Le Goût de la philosophie

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Textes choisis et présentés par Lauren Malka Collection Le Petit Mercure, Mercure de France Parution : 14-02-2019

«Connais-toi toi-même», «deviens ce que tu es»… Publicités et réseaux sociaux regorgent aujourd’hui de ces aphorismes et on ne compte plus les livres colorés autour du bonheur, de l’amour et de la construction de soi – thèmes philosophiques par excellence. Pourtant la philosophie reste souvent perçue comme une matière aride. Platon, Nietzsche, Descartes, Kant intimident encore. Revenir aux sources, savoir pourquoi et comment les grands auteurs ont décidé de consacrer chaque jour de leur vie à cette discipline pour trouver des sources infinies de consolation et de joie, depuis l’Antiquité, jusqu’à mourir pour elle, telle est l’une des missions de cette anthologie. Les grands philosophes côtoient ici les romanciers, artistes, cinéastes ou chanteurs qui évoquent, à la première personne, le plaisir de philosopher. Balade en compagnie de Socrate, Aristote, Épictète, Voltaire, Bergson, Marcel Proust, Montaigne, Albert Camus, Simone Weil, Charlie Chaplin, René Magritte, Michel Houellebecq, Bob Dylan, Woody Allen et bien d’autres…

Ils en ont parlé…

Papiers / Radio

Le Monde des livres, 28 mars 2019

France Culture, émission « Les chemins de la philosophie », 7 février 2019

Radio Shalom Besançon, émission « Caractères » d’Alex Mathiot, 20 février 2019

Information juive, Février 2019

Sur le web

Le Blog de l’Albatros, par Nicolas Houguet, 27 juin 2019

Le Blog Lettres Capitales, par Dan Burcea, 24 juin 2019

Le Blog du Boudoir de Nath, 14 février 2019

Le Blog L’Intervalles de Fabien Ribery, 14 avril 2019

Premières pages

Imaginez un banquet. Le repas serait frugal comme chez les Grecs. On boirait peu de vin, pour garder l’esprit net. Mais les paroles des convives seraient généreuses et enivrantes. Autour des tables, on retrouverait les plus grands philosophes de l’histoire et quelques invités surprise. Tous répondraient à la même question. Cette question simple serait aussi celle qui leur cause le plus de tracas depuis l’Antiquité. La voici :“Pourquoi philosopher ?”. Socrate arriverait à l’heure, cette fois. Et parlerait le premier. Bien plus âgé et moins toiletté que pour se rendre chez Agathon (l’hôte du “Banquet” de Platon), ce grand sage s’installerait, à demi couché, souriant et viderait, sans trembler, la coupe mortelle à laquelle il a été condamné pour avoir justement exercé ce métier. “Amis, pourquoi pleurer ?”, nous consolerait-il. Certes, sa mort est injuste, il ne dirait pas le contraire. Mais il la connaît bien, cette mort, elle ne lui fait pas peur. C’est chaque jour de sa vie que la philosophie l’a mordu et torpillé pour le garder éveillé, libérer son esprit et le préparer à mourir heureux.

En partant de ce récit premier, cette émotion créatrice, on laisserait la parole à tous les autres philosophes. On leur demanderait si, comme Socrate, la philosophie est devenue pour eux une façon de vivre. Comment et pourquoi ils ont décidé de la pratiquer, pour répondre à quel besoin, contester quel Dieu, suivre quel maître ? Aristote, Epicure, Saint Augustin, Bergson, Jankelevitch… évoqueraient les vapeurs euphorisantes de la philosophie (première partie). Ils nous diraient ce que représente pour eux cette “poussée de l’âme” (Lévinas). Cette angoisse, ce “vertige de liberté” (Kierkegaard) que chacun commence par ressentir et tenter d’escalader seul, dans le secret de sa chambre d’enfant.

Dans le second chapitre, les philosophes passeraient à table pour aborder la philosophie comme partage. Après leurs premières errances solitaires, les philosophes comme Montaigne, Camus, Nietzsche, Hannah Arendt… ont croisé la route d’un maître, d’un frère, d’un père idéal et passé une partie de leur vie à dire ou écrire comment ils l’ont connu, reconnu, aimé, quelle autorité ils y ont perçu, comment ils ont cherché à s’en affranchir. Le monde est petit en philosophie, les pensées circulent, enjambent les siècles, passent d’une langue à l’autre pour tisser des filiations secrètes parfois inattendues.

Pour la dernière partie du banquet, nous imiterons Agathon qui a fini par ouvrir la porte aux flûtistes à qui il avait interdit de jouer pendant le repas, permettant peut-être aux convives de s’abandonner, d’éteindre quelques instants la lumière trop vive de leur « logos » pour s’ouvrir à l’inspiration. Marcel Proust, Charlie Chaplin, René Magritte, Michel Houellebecq raconteront comment certains philosophes ont transformé leur destin et façonné leur œuvre. Woody Allen s’accoudera au comptoir pour plaisanter avec Socrate. Sans oublier Bob Dylan qui soufflera dans son harmonica une incantation spirituelle autour de Saint Augustin, apportant vingt-cinq siècles plus tard une réponse possible à la grande question que Socrate avait posée, juste avant de mourir, sur la philosophie comme la plus haute musique.

C’est en souvenir de mes premières lectures émerveillées, et par reconnaissance à l’égard de tout ce qu’elles continuent de m’apporter que j’ai voulu croiser les souvenirs, les doutes et les révélations de ces maîtres à penser sur les façons de se chercher, se s’ancrer, de se situer, de s’accomplir et encore de vivre dans ce monde. La “Philo-sophia” est “amour de la sagesse”, élan du cœur vers l’esprit. Elle ne prétend ni former ni connaître la sagesse. Elle jure de l’aimer, de la chérir pour le meilleur et pour le pire sans jamais la posséder. Le sage a des vérités, le philosophe les cherche et les aime en tant qu’elles restent à découvrir. La philosophie aime, c’est même le nom qu’elle choisit de porter, elle aime toutes les sagesses qui passent au travers de son prisme. Elle n’en choisit aucune, porte le nom de ceux qui veulent l’épouser (Elle socratise, aristotélise, devient tour à tour épicurienne, cartésienne, sartrienne sans jamais se perdre en chemin). En « passant » ces fragments, j’espère transmettre mon amour et mon admiration pour ces penseurs avec qui je n’ai lié aucun contrat de mariage académique mais que je fréquente assidûment depuis les études supérieures. A une période qui me paraît souvent paralysée par les dogmes et les arguments d’autorité, je vous invite à découvrir les paroles plurielles de ces professeurs d’incertitudes. Aimer, sans l’épouser, cette philosophie au cœur d’artichaut qui peut prêter un peu de sa sagesse à chacun en ne s’offrant jamais entièrement à personne.