La réponse de Yann Fremy, agrégé de lettres modernes qui a échangé avec Guillaume Meurice et Cosme sur Rimbaud

Le sonnet des Voyelles propose de nombreuses allusions à l’Apocalypse qui avaient été déjà repérées par la critique rimbaldienne. Mais Cosme a eu l’idée d »explorer cette piste intégralement, jusqu’à compter chaque signe (lettres, espaces et ponctuation) et le total est bien de 666, le chiffre de la Bête.

Le total est le même dans la version autographe de Voyelles et dans la copie d’un manuscrit antérieur que fit Verlaine [1], qui se montre ici un copiste scrupuleux (et/ou informé de la ruse). Rimbaud ne se disait-il pas amateur du « Nombre » dans la lettre du 15 mai 1871 ? Un autre sonnet « satanique », celui-ci plus humoristique, est la version autographe d’Oraison du soir et il comporte également 666 signes. On peine à imaginer un hasard… aussi hasardeux, quelle que soit la fourchette de signes dans un sonnet. Or ces deux sonnets ont bien une thématique diabolique : faustienne / apocalyptique pour Voyelles, plus parodique dans le cas d’Oraison du soir, mais la pointe indique une révolte contre Dieu de la part d’un ange juvénile, à barbe de mousse. Un autre aspect qui mérite d’être souligné est que les deux seules versions autographes issues du « Dossier Verlaine » sont celles de ces deux sonnets, comme si Rimbaud avait voulu reprendre la main sur ces deux poèmes.

Certes, passer des Signes aux signes peut sembler problématique, mais Rimbaud indique bien qu’il a envisagé un moment une poétique de la lettre (les « voyelles » certes, mais aussi « le mouvement et la forme de chaque consonne ». Il se montre aussi soucieux des « rythmes instinctifs », qui dépendent en partie de la ponctuation, mais aussi des silences, donc des blancs). Rimbaud songeait à être publié et la norme de décompte de cette pratique atomiste (la plus petite unité indivisible, les « corps simples » – Rimbaud a lu Lucrèce) ne peut être que la norme imprimée, puisque le poète venait à Paris pour faire carrière. De même que le manuscrit du Châtiment de Tartufe incitait à regarder « du haut jusques en bas » pour percevoir l’acrostiche « JULES CES AR » (selon découverte de Steve Murphy, mais ce trait manuscrit serait-il devenu un trait typographique à la demande de Rimbaud, puisque la signature Arthur Rimbaud aurait disparu à l’impression ?), les « naissances latentes » peuvent nous inviter à trouver les clés (il peut y en avoir d’autres).

Dans Alchimie du verbe, il est précisé : « Je réservais la traduction ». On trouve donc de fortes conjonctions. Dans l’Apocalypse, VI, 1, on lit : « j’entendis l’un des quatre animaux qui dit avec une voix comme d’un tonnerre : Venez et voyez » et suivent les chevaux colorés. Le premier vers de Voyelles est : « A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles ». Les couleurs précédent ici le « voyelles-voyez ». Sans doute les couleurs ne sont-elles pas toutes identiques, dans la traduction de la Bible de Lemaître de Sacy qu’on suppose avoir été celle dont disposait Rimbaud. Mais, voulant inventer la couleur des voyelles, pourquoi aurait-il conservé « roux » et « pâle » et ne les aurait-il pas changé en « rouge » (par le biais d’une paronomase) et en « vert » (retournant alors au mot grec) ? Dans l’argumentation de Cosme, des points peuvent être discutés, en particulier l’établissement du dernier vers des Voyelles jusqu’à l’idée même d’une clé (car l’interprétation du sonnet ne change pas) qu’il vaut mieux remplacer par celle d’une « malice » de Rimbaud.

On voit qu’il ne faudrait pas enterrer trop rapidement sa lecture : elle mérite pour le moins de procéder à une enquête minutieuse et patiente, sans a priori.

[1] Et non pas 667, car, au vers 1, il n’y a pas de virgule entre « U » et « vert ». On peut bien sûr estimer qu’il s’agit d’un oubli de la part de Rimbaud (ou de Verlaine) et rétablir la virgule. Mais, si l’on admet la lecture de Cosme, on voit que Rimbaud a obtenu ce nombre grâce à une sorte de cheville, digne des poètes et dramaturges (dont de fameux) qui suppriment à l’intérieur d’un vers le -e final de « encor(e) » pour éviter un 13 syllabes. Il n’est donc pas surprenant que Rimbaud crée une autre version de Voyelles, introduisant la virgule entre U et vert, tout en maintenant les 666 signes.