La réponse de Philippe Rocher, auteur d’une thèse en sciences du langage sur Rimbaud

L’analyse de Voyelles constitue le dernier chapitre de l’ouvrage, intitulé « Y », suite aux cinq chapitres précédents intitulés « A, E, I, U, O ». Le sonnet de Rimbaud conditionne donc la structuration du roman. Cette analyse en point d’orgue final est intégrée à une scénographie épistolaire par laquelle « Cosme », le personnage principal, dans une lettre à Rimbaud qui dès le départ est pleine d’ironie, raconte comment il en est arrivé à trouver « la clé ».

Le point de départ, outre le fait qu’il y a une clé à chercher, repose sur l’interprétation de « naissances latentes », où « latentes » est vu comme « Qui est là, qui est sûr d’être révélé », d’où la conclusion de Cosme : « Il m’est apparu indiscutable que quelque chose de parfaitement concret se cachait quelque part dans le sonnet ». Un point de départ largement évoqué de manière insistante dans le premier chapitre « A » et à la quatrième de couverture, qui indique que Cosme « découvre le Graal de la poésie française : le sens caché du sulfureux et mystique poème de Rimbaud, Voyelles », et qui nous apprend au passage que Cosme à passé « son service militaire à décrypter des messages secrets », et qu’il est passionné d’échecs.

Or, c’est ce parti pris cryptologique initial, et une forme d’obsession pour le nombre et le secret, qui sont d’emblée discutables.

Car ni les « naissances latentes », ni la formule d’ Une saison en enfer « Je réservais la traduction », ne nous obligent à en conclure à un cryptage. Plus précisément, s’il y a bien un sens caché et « latent » et une grande part de suggestion, la dimension « cryptée » ne repose pas nécessairement sur les nombres ou sur un code secret à découvrir…Et sur de telles bases, le hasard est aboli, et les occurrences de 6 ou « VI » et surtout les 666 signes seraient nécessairement intentionnels, d’autant plus que ce serait, selon Cosme, le cas aussi dans Oraison du soir dont on ne sait pas vraiment lequel, de lui ou de Voyelles, est le dernier sonnet de Rimbaud. En dépit de l’argument probabiliste sur le peu de chances qu’il y aurait que le hasard ait produit deux fois pour un sonnet les 666 caractères, je persiste à penser qu’en l’absence d’autres témoignages, la preuve n’est pas faite que le hasard n’est pas à l’œuvre. D’autant plus que le traitement des espaces est peut-être problématique (voir p. 331), qu’il faut s’entendre sur les « caractères », et qu’il me parait peu probable que Rimbaud ait écrit son sonnet comme s’il était lui-même un traitement de texte, même s’il a un souci du détail formel et qu’il lui est arrivé, par exemple, de masquer l’acrostiche « JULES CES … » ( Jules César, avec les initiales d’Arthur Rimbaud, donc l’empereur Napoléon III…) dans Châtiment de Tartuffe, comme l’a « révélé » lui aussi en son temps Steve Murphy. Mais justement, avec ce cas, on est sous l’Empire, et Rimbaud envisageait sérieusement de publier.

Il y a là comme un anachronisme qui vient s’ajouter à celui relatif aux mouches, vues, à cause de « corset », comme l’ancien régime. Mais à cette période post communarde, Rimbaud avait peut-être plus en tête la Commune que la Révolution française.

Ce qui n’invalide pas en revanche la référence à l’Apocalypse, intertexte sans doute majeur de ce sonnet, avec l’Evangile de Jean (voir aussi la rime « étranges :: anges » des tercets où « Jean » se fait entendre en miroir phonétique … un argument pour nos auteurs !! ), mais qui n’est pas à mes yeux le propos du sonnet, saturé d’intertextes nombreux, Hugo et Baudelaire en particulier, au point qu’on le voit aujourd’hui chez certains critiques comme une « parodie » de ces poètes. Par ailleurs le cheval « verdâtre » de l’un des cavaliers, associé à la couleur verte, s’appuie sur une traduction récente de la Bible et non sur la traduction de Lemâitre de Sacy, où le cheval est « pâle », traduction dont on sait pourtant qu’elle était à la fois celle de Hugo et de Rimbaud…

Il manque surtout selon moi une vue d’ensemble qui expliquerait ce que fait le sonnet avec l’Apocalypse. Quel est , justement, le propos ? Que dit Voyelles à propos des voyelles et de leurs naissances latentes ? Que fait Rimbaud avec son sonnet et avec les voyelles ?

Je reste donc sur ma faim avec cette exégèse non terminée, même si j’apprécie l’idée de tirer jusqu’au bout quelques fils importants, et je me demande, connaissant un peu Meurice, dont j’apprécie le talent de chroniqueur sur France Inter avec ses complices, s’il prend lui-même au sérieux cette lecture de Voyelles. Je prends donc pour ma part cet ouvrage au sérieux, ce qui me conduit à m’interroger sur les point suivants :

1/ loin de profiter d’un roman pour publier une lecture de Rimbaud à laquelle il croirait dur comme fer, peut-être l’auteur nous mène-t-il en bateau ivre en remettant le sonnet sur la scène médiatique

2/ peut-être se moque-t-il de l’exégèse rimbaldienne, au risque pour les journalistes et pour certains rimbaldiens/rimbaldingues de se faire piéger…

3/ le statut de l’ identification Cosme/Rimbaud à l’œuvre dès la quatrième de couverture (« vertiges, longs dérèglements de tous les sens. Le Récit d’un homme libre. Poète. Voyant ? ») mais présente aussi à la fin du dernier chapitre avec une lettre à Rimbaud, joliment ficelée, qui installe une connivence et une complicité qui laissent entendre que Rimbaud valide l’analyse…et où Cosme termine avec « Je suis l’autre ». Une identification complétée par l’intégration de sonnets de Cosme, eux aussi plus ou moins « cryptés », entre chaque chapitre de l’ouvrage.

4/ la relation auteur/ personnage. La page de remerciements indique « les auteurs remercient… » et Cosme est donc à la fois personnage principal de ce roman/récit de vie et co-auteur. Personne réelle, ami de Meurice, il est en fait l’auteur réel des sonnets intégrés et de l’analyse de Voyelles. En tant que personnage qui écrit à Rimbaud, il fait de Rimbaud lui-même un personnage, et de l’analyse de Voyelles un objet de fiction…

La question principale est selon moi la suivante : cet ouvrage est-il en mesure de réhabiliter un poème qui a déjà trop souffert d’un discrédit à cause de certaines interprétations qui en ont été faites et du déluge exégétique apocalyptique qui s’est abattu sur lui ?

 

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