La réponse de Georges Kliebenstein, maître de conférence spécialiste de Rimbaud et Verlaine

L’illusion cosmique

Tout « Eurêka » clamé haut et fort provoque la question : quid novi ? Après 300 pages de « remplissage », on accède enfin au secret. Cosme, poussé par son nom, est un cosmique : il « voit » dans Voyelles le Jugement dernier. Seulement voilà : le rapport du sonnet à l’Apocalypse, tous ceux qui s’intéressent à Rimbaud le connaissent. Rappelons, parmi les indices patents, et connus depuis belle lurette : le « Ses Yeux » majusculé, qui rappelle la promesse de voir Dieu face à face (Cosme propose donc un faux scoop, p. 23), le désordre alphabétique (A, E, I, U, O), qui renvoie à l’ordre grec et à l’alpha-et-oméga de Jean (encore un faux scoop, p. 317), le « Suprême Clairon », qui évoque, via Victor Hugo, la dernière trompette du Jugement (toujours un faux scoop, p.322), etc., etc. Reste à interroger les signes que le plagiaire – puisque « Les thèses, il les a lues » – privilégie, et qui justifient son triomphalisme.

Dès le premier vers, Cosme, en bon échéphile, joue avec les cavaliers de l’Apocalypse (p. 318-320). On pourrait objecter que la suite chromatique de Rimbaud (noir, blanc, rouge, vert) ne coïncide pas avec la séquence biblique : cheval blanc, « rouge-feu », noir, puis « verdâtre ». On pourrait aussi noter la « mauvaise foi » de Cosme qui choisit une traduction ad hoc, et que, dans la Bible de Rimbaud, le quatrième cheval n’est pas « verdâtre » mais « pâle » (le deuxième n’est pas « rouge », mais « roux »). Bref, que les fameux chevaux n’apparaissent ni dans le bon ordre, ni avec les bonnes couleurs. Ne soyons pas tatillons. Quant à l’outsider du quinté, il faut naturellement y voir, non plus la robe d’un équidé, mais la casaque, ou plutôt le cor(ps) bleu de Dieu. Et il faut saluer à sa juste mesure cette apparition divine superbement tirée par les chevaux. Enfin démarrée, l’exégèse continue à un train d’enfer. Voir dans les « ombelles » du vers 6 « le (sic) « Menora » (candélabre ou chandelier) dans le judaïsme » (p. 323) est aussi légitime que la projection d’un rabbin devant un test de Rorschach. Mais que pèsent ces broutilles face à l’argument-massue du 666 ?

Repérer des chiffres romains cachés est un très ancien dada. Et il faut applaudir au repérage d’un « chronogramme » (p. 327) dans les ¾ du vers 9 : « VI-brements di-VI-ns des mers VI-rides », chiffres qui, convertis en chiffres arabes, donnent : 666. Il serait mesquin de rappeler qu’un « chronogramme » additionne les nombres, et qu’il est censé inclure toutes les « lettres numérales », à savoir ici les deux autres I, les deux M, les trois D (sans compter celles contenues dans « U, cycles »). Cosme promeut (il n’est pas le seul) un genre, très commode, de chiffrage : le faux chronogramme partiel. Les autres apparitions des « 666 » sont issues de contorsions, là encore, très anciennes, et très en vogue : il suffit de renverser le manuscrit pour découvrir, à la place de la lettre « d », des 6, qui forment des 666, et même une croix « sympa » (p. 330). Il serait malvenu de souligner que Cosme néglige certains autres pseudo-6, et que Rimbaud trace les « d » de la même façon ailleurs (dès la page 1 du Cahier des dix ans, riche en « 666 »), de même qu’une infinité de scripteurs, pour la simple raison que ces boucles (calli)graphiques sont, à l’époque, la chose du monde la mieux partagée. Et puis, de toute façon, tout saint Thomas devrait être convaincu par l’addition 52 + 47 + 42 + 44 + 55 + 61 + 48 + 43 + 46 + 46 + 51 + 48 + 44 + 39 = 666.

Reconnaissons-le : les grands arcanes postulés par Cosme – la palme aux anachroniques 666 caractères espaces compris, qui font imaginer Rimbaud « absolument moderne », « assis », vissé derrière un écran d’ordinateur – tiennent de l’obsession farcesque. De quoi souffre (fait mine de souffrir) le déchiffreur ? D’un mal qui frappe tous les « amateurs » d’Apocalypse johannique : Cosme voit des 666 partout, comme Bouvard et Pécuchet des phallus (« Tout devint phallus »). Rien de plus partagé que l’hexakosioihexecontahexamanie, et de telles découvertes sur Voyelles ont évidemment été faites par d’autres « voyants ».

 

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