France aux fourneaux : années 1990

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 Il porte des t-shirts trois fois trop grands, des jeans déchirés qu’il traîne à ses pieds et marche comme un taulard dégingandé des bas quartiers new-yorkais. Mais ses peluches ne sont pas loin et il ne sort jamais de sa chambre sans quelques bonbons acidulés. Il dit qu’il n’a pas faim, ne sourit jamais. Grignote des cochonneries toute la journée, affalé devant la télé. L’ado est cette fois maître du jeu dans une décennie qui lui ressemble. Boueuse comme du son punk, crépusculaire comme un larsen heavy metal, haineuse comme du hip hop, c’est une génération sans autre avenir que le chômage qui joue avec la mort et effraye les adultes en les prévenant qu’elle ne vivra pas longtemps. Mieux vaut, comme Kurt Cobain, se cramer franchement la cervelle à 27 ans plutôt que de s’éteindre tout doucement. Enfant choyé par des parents soixante-huitards divorcés pour la plupart, l’ado incompris s’exprime comme il peut dans un monde en crise, secoué par la guerre du Golfe, ébranlé par les cataclysmes sanitaires, la vache folle, le sang contaminé et décimé par le Sida. Un monde où l’on ne peut plus manger, ni aimer. Amaigri et écœuré, il fait trembler le sol des années 90. Il y entre à grands coups de Doc Marten’s comme dans une chambre dont il aurait la clé et où personne d’autre que lui ne pourrait entrer. Prière de ne pas déranger.

 Il faut ruser pour le faire dîner. Sortir les machines à crêpes, raclettes ou fondue pour l’amuser. Lui promettre que ce sera rapide. Un panini ou un croque poilâne avalé sans trop discuter. Le lendemain, papa ou maman, selon la garde de la semaine, trouvera, mélangés aux slips sales, Game Boy, Super Nintendo, cassettes de films de science fiction et albums de rap et de girls bands, les restes de goûters avalés en quelques bouchées – glaces Häagen-Dasz, oursons à la guimauve, dinosaurus, tartines Nesquik – et les emballages de ce qui était prévu pour son petit déjeuner : cacolac, Candy up… Ils feront jurer que le dîner, maintenant c’est à table. Mais comment trouver les mots pour négocier ? Comment redonner vie à une génération qui n’a plus goût à rien sauf à la mort, à la haine, aux expériences paranormales et aux top models anorexiques ? Une société méfiante qui déserte les bouchers et les charcutiers ? Et qui devient allergique aux repas attablés. Françoise Dolto a bien dit que c’était le secret dans une famille décomposée.  Au cinéma, ces moments de convivialité tournent systématiquement au vinaigre. Dans les comédies de Jaoui et Bacri, on préfère la contre-soirée cacahuètes en cuisine à la « dépendance » de la table des invités ! Les Inconnus picolent allègrement entre « frères » avant d’affronter le dîner des fiançailles avec la belle famille que Didier Bourdon finit d’ailleurs par plaquer. Même « Tatie Danielle », une grand-mère de 93 ans pourtant bien entourée, peste contre ses enfants en mangeant la pâtée de son chien. Sans parler des Tortues Ninja, The Mask, Leeloo du « Cinquième Elément », Léon… tous les super-héros, vengeurs et astronautes qui envahissent l’espace du cinéma mondial et pour qui manger à heure fixe n’est pas une priorité.

 En cuisine, les chefs s’adaptent aux esprits qui hantent l’époque. Aux « ondes » de cette génération Matrix qui découvre les grésillements hurlants de la connexion Internet. Depuis son laboratoire inodore et incolore, un certain Hervé This, physicien et chimiste invente un nouveau concept : la gastronomie moléculaire qui transforme un à un les aliments en molécules pures. Thierry Marx, Pierre Gagnaire, Marc Veyrat et Ferra Adrian y voient la route étoilée vers le succès. Dans leurs restaurants comme au Futuroscope, petits et grands viennent humer des mousses aériennes cuisinées au siphon, des vapeurs de glaces à l’azote, de perles de fruits, d’écumes de poissons sur émulsions de spaghetti. Les grandes marques industrielles tirent elles aussi leur pipette du jeu, vantant les bienfaits de ce que l’on commence à appeler les « alicaments », déjà adoptés depuis dix ans par les Japonais : yaourts au bifidus actifs, lait enrichis en Omega 3 ou allégés en sucre et en matière grasse. Le café se décaféine, le thé se déthéine et l’assiette devient un compteur à vitamines. En politique aussi, on avale quelques pilules de « moraline ». L’ère de la « surveillance » a sonné. A l’échelle française et européenne, des Observatoires et établissements publics se créent pour contrôler la sécurité des aliments, légiférer les discours et surveiller les nutriments. Adieu les bonbons Tang, trop chimiques, les billes picorettes, peu hygiéniques, les berlingots Neslé, trop sucrés, et surtout les biscuits Bamboula, trop racistes ! Des campagnes envahissent les magazines de santé et émissions d’enquêtes à la télé pour dénoncer les marques qui ne respectent pas les normes de sécurité. Des centaines de millions d’œufs et de poulets, contaminés par la salmonella, les hormones ou les OGM, sont décimés, une cinquantaine de produits amaigrissants sont retirés du marché et la vache folle continue d’effrayer et de transformer l’alimentation en principale source d’anxiété. A l’inverse, Yaourts Danacol, Actimel et Activia se vantent, dans des termes juridiquement contrôlés, de « contribuer efficacement à diminuer le taux de mauvais cholestérol », de comporter du calcium qui « améliore la densité osseuse » ou « accélère le transit intestinal ». Et le plaisir dans tout cela ?

 De l’autre côté de la Manche, alors qu’un train magique vient d’ouvrir les eaux, le Prince Charles tente de nous ouvrir les yeux. Lui qui connaît bien la France sait que tout cela ne tiendra pas et que ces beaux discours « bactériologiquement corrects » comme il dit ne nous ressemblent pas. « Dans un avenir libre de microbes et génétiquement programmé, demande-t-il en 1992, que deviennent le Brie de Meaux, le Crottin de Chavignol ou le Bleu d’Auvergne ? ». Au même moment, une poignée de célèbres journalistes américains crie au scandale en découvrant avec jalousie l’incompréhensible immunité française. Réputés pour être de bons mangeurs de graisses et d’assidus buveurs de vin, les Français du Sud Ouest auraient l’insolence de vivre plus longtemps et avec un cœur plus vaillant que leurs voisins du monde entier. Comment est-ce possible ?  Et si les Français pouvaient se passer d’alicaments pour incarner malgré tout et sans effort une référence mondiale de l’alimentation ? Devenir, à l’instar de leur foie gras, aussi gourmands que bien portants ? Si la réponse aux grandes épidémies de la décennie se trouvait dans le mythe du bon vivant ? Si le village était le nouveau paradis rêvé des Français en perte de repères ? Oui mais un village mondialisé. Virtuel comme Google. En carton pâte comme Eurodisney. Mais aussi en bois et verdure comme CenterParks. En collines et rizières comme les innombrables restaurants exotiques qui ouvrent en ville  et les marques de riz thai, japonais, chinois et mexicains qui colorent les supermarchés.  A la fin de la décennie, un Jacques Chirac riant aux éclats empoigne le cul des vaches et les pommes de sa Corrèze natale tout en chantant la France black-blanc-beur. La chorégraphie est aussi folkorique et éphémère qu’une Macarena. Les Français bien rôdés aux médias ne s’y trompent pas et s’approprient désormais un champ culinaire qu’ils ont trop longtemps délaissé. « Cinq fruits et légumes par jour », « trois produits laitiers », « eau à volonté » et « sels à limiter », les messages sont bien passés. Maintenant laissons les faire. Entrons dans l’ère du « do it yourself », des cosmétiques alimentaires et du « feel good » culinaire !