France aux fourneaux : années 1980

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« Quelle histoire, tout de même quelle histoire ! » répète François Mitterrand, incrédule, l’après midi du 10 mai 1981, depuis sa petite chambre d’hôtel habituelle du Vieux Morvan. Au déjeuner, il a réuni ses proches dans la salle à manger de l’auberge, a commandé des charcuteries et un pâté forestier en annonçant d’emblée qu’on ne « parlerait pas politique ». Roger Hanin, Jacques Séguéla et d’autres l’accompagnent en flattant les talents de la cuisinière, la qualité du foie gras et des champignons persillés. Un repas simple, rustique mais gourmet… à son image. Dans quelques heures, la France verra son visage apparaître sur Antenne 2. « Forces de la jeunesse », travailleurs, communistes repentis ou désenchantés de la droite sabreront le champagne en liesse sur les plus grandes places de la capitale. Barbara criera « espoir », Juliette Greco chantera « le temps des cerises » en l’honneur du premier président socialiste de la Ve République. Et les ouvriers entreront à l’Elysée.

Du moins, c’est ce qu’ils espèrent. Devant leur écran de télévision en technicolor, ils voient un ancien technicien fraiseur, Pierre Bérégovoy, devenir secrétaire général ; une périgourdine d’origine paysanne prendre la direction des cuisines du président, lui préparant les « plats de sa grand-mère » en respectant les règles de sa diététicienne : « brouillade de cèpes », « filet de bœuf en croûte sel », « pommes de terre à la sarladaise », « chou farci au saumon », « chaudrée charentaise » ou encore « soufflé à la truffe » cueillie par son oncle. Les classes sociales se rejoignent, les frontières s’atténuent. Sur Europe 1 et les nouvelles radios libres de la bande FM, les révoltes humanitaires de Balavoine, Renaud, Bob Dylan et l’appel de Coluche pour l’aider à créer ses « restos du cœur » se mêlent au « Blues du Businessman » de Starmania, aux ricaneries de Jacques Dutronc « Savez vous planquer vos sous à la mode de chez nous » et aux premières chansons de Bernard Tapie pour « réussir sa vie ». Au cinéma, ce joyeux mélange des « nouveaux pauvres » et « nouveaux riches » devient sarcastique. Le petit Momo de « La Vie est un long fleuve tranquille », né par erreur dans la famille Groseille, s’initie à merveille aux manières de table de sa famille de sang, les Le Quesnoy. Lui qui a grandi au milieu de six enfants bruyants, affalés autour d’un amoncellement de canettes de bières, de restes de pizza, de magazines télé et de bigoudis apprend désormais, sous l’autorité bienveillante du père de famille, à souper en silence, à ne pas boire d’eau froide avant le bouillon, pour protéger « l’émail de ses dents » ; à manger les raviolis le lundi, les crêpes en hiver et à ne sortir les couverts à poisson que le dimanche. Josette, la sdf du « Père Noël est une ordure » et son mari alcoolique Félix chargent un vieux caddie d’une bourriche d’huîtres pour fêter la Saint Sylvestre dans les beaux quartiers, chez la riche cousine à serre-tête Thérèse. Et une prostituée aux cheveux flamboyants, à la démarche aussi sonore que ses mastications de chewing-gums se transforme en « Pretty woman » en apprenant à utiliser les précieux couverts à escargots du grand restaurant français dans lequel l’escorte son prince charmant.

Dans la vraie vie, les Français n’en sont pas encore là. Ils aimeraient bien, eux aussi, mettre un peu de dorure dans leur vie et de beurre dans leurs épinards. Mais ils n’ont ni le temps ni l’argent. Sauf éventuellement si les épinards sont en promotion. L’heure tourne, la journée s’avale aussi vite que le salaire. Frappés de plein fouet par deux crises pétrolières, l’explosion du chômage, une inflation sans précédent et traumatisés par ce que l’on commence bientôt à appeler « l’hécatombe » du sida, les enfants du baby-boom n’ont plus qu’une idée en tête : ne pas perdre de temps. A Paris comme ailleurs, les entreprises s’éloignent du centre-ville, les journées de travail deviennent « continues » et le mot « malbouffe » est prononcé. Les employés n’ont plus le temps de rentrer déjeuner et s’en remettent à la nouvelle trinité : Pomme de pain, Quick et Burger King. Ou au brunch à l’anglaise aux céréales Kellogg emporté dans un Tupperware au bureau. Il y a bien la chaine de restaus « Freetime » qui propose aux clients de courir un peu moins, de s’asseoir quelques minutes – sacrilège – pour déguster leur « long burger », mais elle ne fait pas long feu. En 1988, Quick n’en fait qu’une bouchée.

Dans les foyers, le nouveau maître de maison comporte une minuterie et s’appelle le micro-onde. Il sert les petits comme les grands, répond à toutes les demandes de cuisson, économise le temps, la vaisselle et se plie parfaitement aux besoins chronométrés d’une modernité ultra-pressée. Lorsque les enfants sont en âge de rester seuls, ils peuvent désormais réchauffer des pâtes Bolino « toutes simples à préparer, quatre minutes et déguster ! ». Et garder quelques biscuits pour le goûter aux noms de marques inoubliables – pour différentes raisons – « Bamboula », « têtes de nègre » ou simplement « Prosper Youpla boum ! ». Les ténors de la « nouvelle cuisine » ont bien saisi le challenge et proposent des idées innovantes pour démocratiser leurs plats. Un pithiviers de poisson surgelé signé Michel Guérard chez Findus, un fleuron de canard Fleury Michon par Joël Robuchon et autres blanquettes de veau et choucroutes sous vide pour « dîner avec William Saurin et Paul… Paul Bocuse ! ». Les soirs de fêtes, Lidl, Ed et autres marques de Hard Discount proposent saumon fumé et foie gras à bas prix, accompagnés d’une bonne bouteille de vin qui se marie bien. « On n’est pas tous nés de la cuisine à Jupiter » rappelle Coluche, mais cela ne nous empêche pas de manger (presque) aussi bien qu’au restaurant ou à la table du président !

Bientôt, on ne saura plus par quel miracle le poisson devient carré, quel lien de parenté relie le McNuggets au poulet et de quel animal viennent la saucisse et le bâton de berger. La salade s’achète désormais en sachet, les fruits et légumes sont accessibles en toutes saisons. La provenance des produits importe peu, tant que l’emballage indique bien le temps de cuisson. Maïté, cuisinière star à l’accent du sud-ouest s’échine pourtant, avec force fouet et tablier, à protéger le patrimoine en voie d’extinction en ramenant les Français au marché  dans son émission culte « la cuisine des mousquetaires ». Sanglier, cassoulet, anguilles ou homard à la rionnaise, autant d’arguments aiguisés à souhait pour couper les mauvaises herbes de l’alimentation malsaine. Jean-Pierre Coffe frappe encore plus fort, criant à tout bout de champ que ce que nous mangeons, « c’est de la merde ! ». Les téléspectateurs applaudissent et semblent bien d’accord. Mais le message ne passe pas, rien ne change. Que faudrait-il pour couper l’appétit des amateurs de malbouffe et alarmer la santé publique ? Que les moutons se mettent à trembler ? Les poules à éternuer, à se gripper ? Les vaches à tituber, à devenir folles et à s’effondrer ? Emmenant avec elles toute une partie de l’humanité qui ne voulait rien savoir à leur sujet ? Apprendra-t-on bientôt qu’en manipulant ces animaux sacrés, nous nous sommes tous mortellement sacrifiés ? Ce serait un tollé. Mais le ver est dans le fruit. Et il est empoisonné.