France aux fourneaux : Années 1960

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On dit aussi les Sixtees. Ou les années Yé yé. Les Français ont élu un général glorieux qui leur promet la paix, la prospérité, la sérénité. Et qui conjugue les guerres au subjonctif imparfait. Pendant ce temps, on peut s’amuser. Ecouter « Salut les copains », chanter des onomatopées. S’offrir de joyeuses envolées de « Be Bop A Lula » dans une Beatlesmania endiablée. Des barbes à papa aux bikinis à pois, des roudoudous acidulés aux robes « baby doll » fushia, la France réinvente sa jeunesse en commençant par se gaver de carambars et de fraises Tagada.

Pendant que les uns marchent sur la lune, on peut bien marcher un peu sur la tête ! Il faut dire qu’on peut se le permettre. La prospérité économique est à son comble. En ville, les ponts s’élèvent, les routes se construisent. Les supermarchés Carrefour, Felix Potin et Casino poussent comme des champignons. Les femmes travaillent et n’ont plus de temps à perdre. A la maison, Cocottes Seb, moulins à cafés, hachoirs Moulinex, emballages TetraBrik, Tupperware et bien sûr – star des stars – le réfrigérateur ont trouvé leur place dans la famille. Tout comme Raymond Oliver, présentateur vedette dont elles ne manquent jamais une émission pour apprendre l’art et la magie de se servir de leur Frigidaire. Dans ses livres publicitaires, il leur apprend à utiliser les denrées conservées au frais pour préparer des truites aux amandes et des pommes soufflées. Mapie leur suggère de cuisiner les restes en plusieurs fois et de « donner des œufs ». Quelle audace ! Mimosa, omelette, brouillés, au jambon ou au champignon. Point de cérémonie. L’assiette sera aussi simple et joyeuse que les formes géométriques qui tapissent les cuisines. Même les De Gaulle ont simplifié la vieille étiquette de l’Elysée en réduisant le souper. Tante Yvonne sort discrètement se procurer des petits pois en conserve pour les servir au président qui en raffole ! Au diable les grands repas de marché qui occupent la journée. Place aux merveilles industrialisées de purées Mousseline, pain au boursin et fromage « Kiri kiri kiri » dont on chante les vertus sur un écran en noir et blanc …

A l’université, les étudiants s’apprêtent à battre le pavé. Les conflits qui continuent d’agiter le monde  et les vagues d’immigrations éveillent les consciences politiques… et quelques curiosités gastronomiques ! Les réfugiés espagnols et portugais rapportent la paëlla et le flamenco. Un million de pieds noirs font découvrir à la métropole les joies du couscous au mouton, à l’agneau, au poulet ou au poisson selon les traditions. Friands de découvertes exotiques, plus nombreux que jamais, les jeunes déclinent les vacances chapeautées à l’Ile de Ré pour voyager en bandes, arpenter le monde. Ils s’ouvrent les papilles et trouvent l’Europe à leurs pieds. En ville, ils peuvent trinquer à la sangria, attraper au vol une part de pizza livrée par des camions itinérants ou une glace italienne sorties en tortillons d’une machine de boulanger. Ils aiment Mao, le canard laqué, Godard. Avalent des bols de riz cantonais dans les nouveaux restaurants chinois de la rue Mouffetard. Et élisent, tout comme l’ensemble de la nation, le couscous comme deuxième plat préféré des Français, juste après la blanquette de veau. Les mamans n’ont qu’à s’incliner et faire de la place en cuisine pour installer le couscoussier. « Bon comme là-bas », dit le slogan de couscous Garbit. Au cœur du quartier Montparnasse, le propriétaire d’un vieux café jazzy mythique des années 20 s’incline lui aussi et disparaît, au profit de « Chez Bébert », restaurant de cuisine orientale. Chaud devant, laissez passer, pas le temps de pleurer ! La ville se transforme, se mélange et se parfume aussi rapidement que ses étudiants en ébullition.

A la campagne, les Trente glorieuses n’ont pas vraiment le même goût. Certains paysans bénéficient de la Politique agricole commune, agrandissent et modernisent leurs exploitations comme des chefs d’entreprises. D’autres désertent leur ferme, n’ont plus que leurs larmes pour pleurer et leurs chemises vertes pour manifester. Comment faire entendre à une France qui perd son goût et ses muscles en mâchant des chewing-gums que son pays a une histoire ? Que derrière les grandes marques, tentent de survivre de petits terroirs. Même Brigitte Bardot, offusquée des conditions d’élevage des animaux, hissée de colère sur ses hautes bottes blanches, n’est pas écoutée.  La grande cuisine française, restée figée dans le XIXe siècle, n’aurait-elle aucun héritier ? A la fin de la décennie, le coup de théâtre se produit. Derrière le bruit des manifestants, plus discrète que les quatre cents coups de Godard, de Truffaut, une nouvelle vague se prépare aussi en cuisine. Pour en mesurer l’ampleur, il faut que deux jeunes journalistes nommés Henri Gault et Christian Millau glissent simplement leur fourchette entre deux haricots verts al dente d’un certain Paul Bocuse. La révolution est en marche !