France aux fourneaux : Années 1950

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Ce sont les années rock, les lendemains de la guerre qui chantent et le goût de la liberté retrouvée. On rêve de porter des jeans, le cheveu gominé comme Elvis, le rouge à lèvres vermillon comme Ava Gardner, de faire des bulles Malabar comme Marilyn et de boire du Coca comme James Dean. La vie est belle, l’époque pétulante.

Au loin, le monde continue de trembler. Les tensions entre l’Est et l’Ouest sont à leur comble, la guerre d’Indochine fait rage et une guerre a éclaté en Corée. Mais la France se reconstruit. De Gaulle incite à retrouver foi en l’avenir, à reprendre goût à la vie. On mange, on boit, on s’en donne à cœur joie. La mode n’est pas à la minceur. Surtout chez les hommes qui doivent se montrer bien portants, avec un certain embonpoint. Comme Lino Ventura ou Jean Gabin. Les femmes s’activent en cuisine pour refaire une santé à leur famille. Oubliés les rutabagas et les topinambours. Les beaux jours ont mis du temps à revenir. Les quatre dernières années passées à attendre que les étals des épiciers se remplissent à nouveau ont été interminables. C’est seulement en 1948-1949 qu’on dit adieu aux tickets de rationnement. Pour les « cartes de pain », cela sera plus encore long. Et surtout, la baguette ne sera plus jamais la même au grand dam des artisans boulangers contraints de fermer boutique les uns après les autres. En ville, on se console avec de bons poulets chasseurs, du camembert, des tartes aux pommes et des litrons de vin. Y compris pour les enfants à qui Mendès France décide finalement d’interdire l’alcool une bonne fois pour toutes, mais en 1956 seulement. Jusqu’à cette date, les médecins se plaignent de voir les enfants transporter leur bière, leur cidre et leur piquette dans leur panier et dormir la bouche ouverte la moitié de la matinée. Le vendredi, la famille se réunit autour de plats de poissons, sans oublier le rosbif, le soufflé au fromage et les religieuses du dimanche après la messe. Des plats roboratifs en somme, presque à volonté, pour – comme le dit la pub – une « famille Ovomaltine en forme toute la journée ».

Les Françaises admirent les maîtresses de maison des films américains et leurs « supermarkets » en libre service. Produits frais, surgelés, boîtes de conserve, tout y est. Leurs cuisines sont peuplées de robots magiques qui découpent, autocuisent ou attendrissent les aliments. Ce sont de vrais royaumes où trônent d’immenses réfrigérateurs qui font rêver le monde. Les Françaises aimeraient bien, elles aussi, ne pas avoir à se lever aux aurores pour faire la queue chez le crémier, le boucher, le fromager. Ni gaspiller leur temps et leur facture de gaz pour cuire la blanquette. Qu’à cela ne tienne, Edouard Leclerc lance le premier supermarché et Seb invente la Cocotte Minute, une révolution ! Les plus privilégiés s’équipent même de la prodigieuse cabine froide dont la marque Frigidaire a enfin lancé le premier modèle français. C’est un rêve qui se réalise pour de nombreuses ménagères : le Salon des arts ménagers, qui atteint le million de visiteurs dès 1950, n’est plus un simple musée que l’on vient visiter. On peut désormais acheter les objets, et non plus se contenter de les admirer !

Encore écrasées sous les tâches ménagères, les femmes veulent s’accomplir hors de leur foyer. Elles ont déjà conquis les urnes, travaillent de plus en plus. « Le Deuxième Sexe » de Simone de Beauvoir a fait l’effet d’une bombe, une révélation pour toute une classe de femmes. Mais les publicités et les magazines féminins qui viennent de naître n’ont pas senti le vent tourner. Elles y apparaissent encore en train de cuisiner, tricoter : des « petites fées du logis » heureuses de chouchouter leur mari. Moulinex et Formica promettent de les « libérer » du tablier, mais cela ne leur suffit pas.

En arrière-cuisine, les jeunes filles organisent la relève. Elles laissent les livres d’Escoffier et les carnets de cuisine recopiés à la main par leurs grands-mères prendre la poussière. Elles ont mieux à faire. Une sex-symbol de 22 ans a déboulé en renversant les mœurs : Brigitte Bardot. Comme elles, les citadines filent au Drugstore avaler des Banana Splits à toute heure. A ce rythme là, elles pourraient bien ouvrir des comptes en banque sans l’autorisation de leur mari. Voire passer leur temps au comptoir des cafés, une bière à la main et une cigarette dans l’autre. Et puis quoi encore ?… Vivement les sixties !