Livres 2016 et 2017 : morceaux choisis

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Mes livres sont cornés, griffonnés, crayonnés… Voici quelques unes des phrases soulignées ici et là ou recopiées dans mes carnets au fil de mes lectures en 2016 et 2017. Certaines ont été notées pour préparer les interviews de leurs auteurs, d’autres juste par envie de les garder. J’adore les relire. Je les réunis donc ici et les partage avec vous sous la forme d’un abécédaire – une vraie marotte en ce moment ! – que je viendrai enrichir de temps en temps. Une façon de revisiter les deux années qui viennent de s’écouler à travers leurs romans et certaines de leurs grandes thématiques et préoccupations.

A… comme Accident

« Quatre mois plus tard j’étais dehors, bancal, le corps en peine, avec le sang d’un autre dans les veines, le crâne enfoncé, le ventre paralysé, les poumons cicatrisé, la colonne cloutée de vis et le visage difforme. La vie allait moins swinguer. Il fallait à présent me montrer fidèle au serment de mes nuits de pitié. Corseté dans un lit, je m’étais dit à voix presque haute : « Si je m’en sors, je traverse la France à pied » (…) Le rêve s’évanouissait toujours quand la porte s’ouvrait : c’était l’heure de la compote » (p. 17)

« Pour moi, une noble existence ressemblait aux écrans de contrôle des camions sibériens ; tous les voyants d’alerte sont au rouge mais la machine taille sa route et le moindre Cassandre à gueule d’Idiot qui agite les bras en travers de la piste pour annoncer la catastrophe est écrasé menu. La grande santé ? Elle menait au désastre. J’avais pris cinquante ans en huit mètres » (p. 16)

Sur les chemins noirs de Sylvain Tesson (Gallimard, octobre 2016)

A… comme Admiration

« Ton offre me flatte autant qu’elle me panique. Elle me flatte parce que j’admire tes livres. Et, en conséquence, me fait peur parce que je crains de ne pas être à la hauteur. Tout semble si simple lorsqu’on te lit : les formules cavalent toutes seules, ça fourmille de trouvailles, ça respire l’atypique. Et, surtout, on se marre. Chez moi, les mots ne décollent jamais tout à fait et on rit jaune » (Nicolas Fargues à Iegor Gran, p. 11).

Ecrire à l’élastique Nicolas Fargues et Iegor Gran (POL, 2 mars)

A… comme Amour

« Il a fallu ce mail particulièrement touchant, où il est question de Darjeeling et d’Andalousie (…) pour que je me retrouve tout à coup désarmé, surpris, aussi amoureux qu’à Téhéran, plus encore, peut- être – qu’avais-je fait pendant ces deux années, je m’étais enfoncé dans ma vie viennoise, dans l’université ; j’avais écrit des articles, poursuivi quelques recherches, publié un livre dans une obscure collection pour savants ; j’avais senti les débuts de la maladie, les premières insomnies (…) J’essayais vainement de découvrir autour de moi, à l’université ou au concert, un visage neuf sur lequel poser ces sentiments encombrants et rebelles qui ne voulaient de personne d’autre que Sarah ». (p. 358).

Boussole de Mathias Enard (Actes Sud, août 2015)

« Il dort et je le regarde. Avec surprise et embarras. La lourde poitrine très blanche s’élève et s’abaisse lentement. Toison frisée sur son vaste torse, presque rousse. Une toux le secoue soudain, déchire le silence de la chambre. C’est un rugissement terrible qui même pas ne le réveille. Je m’aplatis dans les draps, me terre sous la couette. Un vrai lion dort à mes côtés. Paupières mi-closes, souffle contenu, je guette » (p. 242)

Le grand marin de Catherine Poulain (L’Olivier, août 2016)

« L’amour prend sa source dans des zones parfois curieuses. On tombe amoureux de la beauté, de l’intelligence, du pouvoir mais aussi de la puissance qu’il nous insuffle et du refuge qu’il nous propose. D’un pas sûr, tu vas rejoindre Olivier dans votre appartement, au premier étage du logis seigneurial. Tu arpentes les couloirs au rythme des clés des chambres, cabinets, pièces et salles se balançant à ta ceinture. Tes clés. Ton château. Ta cité. Tes remparts. Ton monde. Le reste peut s’écrouler, Clisson restera debout » (p. 104)

Pour ce qu’il me plaist. Jeanne de Belleville, la première femme pirate de Laure Buisson (Grasset, avril 2017) – Ma chronique blog sur Laure Buisson par ici 

« J’ai souvent pensé que mes sentiments pour la Cheffe m’avaient empêché de devenir un grand cuisinier, néanmoins je n’en éprouve pas de regret. Je profite chaque jour de ce que mon amour a fait de moi et, si je peux vivre en bonne intelligence avec moi-même, c’est grâce à la façon dont mon amour exclusif, absolu, impérissable a transmué le garçon que j’étais avant, banalement désireux de réussir, commun, pragmatique, en jeune homme capable d’éblouissement et de renoncement » (p. 48)

« Je crois pouvoir avancer que je suis, d’une certaine façon, parvenu à mes fins, la Cheffe accueillit mon amour, l’accepta et le rendit quand elle put le transformer en quelque chose qui était plus grand que nous, quand elle le sentit en somme, que l’esprit de l’amour l’avait envahie » (p. 147)

La Cheffe, roman d’une cuisinière de Marie NDiaye (Gallimard, octobre 2016) Ma chronique radio sur Marie NDiaye par ici

« Il titubait encore, dansait, tournait, sérieux et beau de l’être ; et moi, fascinée, silencieuse, un peu bête, sans bouger, je restais là, buvais son vertige à le voir, ravissais sa fièvre, sa fougue, prenais part au voyage comme une clandestine (…) Il s’est arrêté alors et m’a regardée droit dans les yeux : ses yeux jaunes pour la première fois : ses yeux de chat sauvage, un fennec cet homme » (p. 23)

« J’aime bien être écrasée par la chaleur, obligée de rester à l’intérieur au frais ou les pieds dans l’eau, à la piscine. On ne peut rien faire, ce climat c’est l’excuse même, on ne peut pas travailler, courir, faire mille choses… (…) J’adore ça et rester avec lui au lit, parce qu’on n’a pas le choix et sortir seulement à dix-sept heures, quand il fait moins lourd. J’adore ça » (p. 70).

L’éveil de Line Papin (Stock, août 2016)

« Quant à Aphanasie elle-même, il était évident que je n’allais pas l’abandonner. Elle m’avait soigné jour et nuit après son évasion du fort. Mes sentiments à son égard n’avaient pas changé, cependant tout entre nous était différent, du fait de sa persuasion et de sa lucidité (…) Il serait faux de dire que je tombai amoureux d’elle car au fond je l’étais déjà depuis longtemps. Simplement, je ne mis plus d’obstacles à et amour. Il m’emplit tout entier et, pendant que j’étais convalescent, il me procurait, du seul fait qu’elle était près de moi, une volupté que je n’avais encore jamais connue » (p. 166)

Le tour du monde du roi Zibeline de Jean-Christophe Rufin (Gallimard, avril 2017)

A… comme Animal

« Il est arrivé, dans l’enfance, qu’elle se demande ce qu’est le temps des bêtes, celui de la tique immobile sur la tige d’herbe dans l’attente du passage d’un hôte, celui de l’éphémère aux ailes dentelées dont toute la vie tient en quelques heures (…) Elle n’est plus la petite fille qui s’asseyait contre le grand corps souffreteux et bien-aimé du père. Ce qu’il s’est passé depuis, elle n’en est pas sûre. Il lui semble posséder la mémoire d’une autre, charrier des souvenirs qui ne lui appartiennent pas » (p. 168)

Règne animal de Jean-Baptiste del Amo (Gallimard, août 2016)

A… comme Apprendre (à vivre)

« Pendant ces semaines de marche, j’allais tenter de déposer sur les choses le cristal du regard sans la gaze de l’analyse, ni le filtre des souvenirs. Jusqu’ici , j’avais appris à faire de la nature et des êtres une page où noter les impressions. Il m’était urgent à présent d’apprendre à jouir du soleil sans convoquer de Staël, du vent sans réciter Hölderlin et du vin frais sans voir Falstaff clapoter au fond du verre. Bref, à vivre comme un de ces chiens : ils goûtent la paix, langue pendante, donnant l’impression qu’ils vont avaler le ciel, la forêt ou la mer et même le soir qui tombe » (p. 21)

Sur les chemins noirs de Sylvain Tesson (Gallimard, octobre 2016) – Ma chronique radio sur Sylvain Tesson par ici 

A… comme Arbre

« L’arbre fait-il percoler un peu de sa force dans l’organisme de celui qui dort à son pied ? »

Sur les chemins noirs de Sylvain Tesson (Gallimard, octobre 2016)

A… comme Artisianiste

« On passe ainsi de la figure romantique de l’artiste, considéré comme l’écho sonore de son siècle, prophète élu par son propre génie (ou par Dieu), à un artisan-artiste, soucieux de ne pas séparer éthique et esthétique (…) L’artiste qui veut s’inspirer de l’artisan, qui revendique aujourd’hui son esprit, est un inventeur mais ce n’est pas un artisan au sens ancien, corporatiste et technique du terme, ce serait plutôt un artisianiste : un artiste repassé par son origine artisanale » (p. 50).

Insurrection culturelle de Jonathan Nossiter et Olivier Beuvelet (Stock, janvier 2016)

A… comme Audrey Hepburn

« La danse lui avait appris à maquiller ses efforts et ses émotions mais aussi à déchiffrer son corps »(p. 49)

« Un jour, elle dirait à un journaliste : « Les gens, plus encore que les objets, doivent être restaurés, réhabilités. Il faut leur redonner vie, les retourner à soi, et leur pardonner : ne jamais jeter quiconque ». Elle s’accordait parfois ce privilège lors d’entretiens : des secrets en plein jour, dissimulés en une phrase vague, pour un destinataire précis » (p. 13)

Un instant de grâce de Clémence Boulouque (Flammarion, janvier 2016)

B… comme Bibliothèque

« Les livres, dont ni mon père ni personne ne faisaient usage, étaient enfermés derrière de grands grillages en laiton. Aussi la bibliothèque ressemblait-elle plus à une prison où l’on retenait captives les idées, les rêves romanesques, la poésie (…) Le château était si vaste que je ne m’y sentais pas reclus. Cependant, quand je fis avec Bachelet l’expérience d’en sortir et de m’en éloigner, il me parut bien petit et je découvris à quel point le monde était grand » (p. 29)

Le tour du monde du roi Zibeline de Jean-Christophe Rufin (Gallimard, avril 2017)

« Dire que je suis rentré un jour par hasard à la Bibliothèque nationale, disons pour suivre une fille dont les jambes m’avaient coupé le souffle » (p. 21).

Mythologies américaines de Dany Laferrière (Grasset, janvier 2017)

B… comme Bordel

« C’est mon royaume, ma fierté, oui j’ai besoin de mon bordel »

Koumiko d’Anna Dubosc (Rue des Promenades, mai 2016)

C… comme Carnet

« Ce seul petit carnet jaune tient du miracle. Ecrire et prier, prier et écrire, voilà ce qui me rattache désormais à la vie » (p. 101)

Le carnet retrouvé de Monsieur Max de Bruno Doucey (Bruno Doucey, mai 2015)

C… comme Cicatrice

« J’ai un poème et une cicatrice, voilà pour mon armoire à souvenirs. J’ai pris soin de la cadenasser solidement afin de n’en rien laisser échapper. Mais les cadenas sont fragiles et il est impossible d’oublier une cicatrice lorsque celle-ci fait office de masque que l’on ne peut retirer. De ma lèvre inférieure jusqu’au tréfonds de ma chemise, il y a cette empreinte de l’histoire, cette marque indélébile que je peine à recouvrir de mon écharpe afin d’en éloigner la vue à ceux qui croisent ma route ».

Une bouche sans personne de Gilles Marchand (Forges du Vulcain, août 2016)

C… comme Cigarette

« Je prie, je peins, j’écris, et je ne fume que pour me sentir solidaire de ceux qui sont assis sur les cendres de la solitude »

Le carnet retrouvé de Monsieur Max de Bruno Doucey (Bruno Doucey, mai 2015)

« Il avait des gestes machinaux : il prenait son paquet souple de la main gauche, tapotait légèrement dessus, en faisait ressortir le cylindre blanc, la portait à la bouche… Tout cela en un seul geste ou presque. Pour moi, c’était de la magie. Ses yeux se désintéressaient de ce qui se produisait » (Gilles Marchand citant Italo Svevo)

Une bouche sans personne de Gilles Marchand (Forges du Vulcain, août 2016)

C… comme Camoufler

« Il aimait ce qui camouflait le monde : les nuages, la distance, la vodka »

Sur les chemins noirs de Sylvain Tesson (Gallimard, octobre 2016)

C… comme Colère

« La colère était en elle comme un animal féroce qui ne cessait de la ronger, l’empêchait de se reposer et l’obligeait à agir jour et nuit. Aveuglée par sa vengeance, elle s’était arrangée avec la réalité. S’en était extraite. Le temps, l’espace, les gens autour d’elle n’existaient plus. Son combat était son monde. Un monde où la vie et la mort se confondaient. Personne ne vivait vraiment, personne ne mourait complètement. Il y avait tant de visages face à elle. Ils se ressemblaient tous. Ils n’étaient qu’un seul et même corps, tombant puis se redressant pour revenir plus tard, plus loin, se mettre en travers de son chemin. Elle le tuait, il se relevait, encore et encore. L’invitant dans une ronde infernale. Ce jeu avait été inventé par le Diable. Elle s’était débarrassée de toutes les règles au point d’être prisonnière de la liberté » (p. 245).

Pour ce qu’il me plaist. Jeanne de Belleville, la première femme pirate de Laure Buisson (Grasset, avril 2017)

C… comme Charlie Hebdo

« D’habitude, quand je pense à Proust, mon épiderme, ma tête et mon cœur réagissent, je pars illico en voyage dans son œuvre et en moi-même car être lecteur de Proust, c’est être lecteur de soi, du plus profond de soi. Là, il ne se passe rien. Je suis aussi creuse qu’une bernique, merde ! » (p. 35)

« Chère Villa Médicis, à Rome. Depuis des siècles, vous abritez des artistes. Si votre ramage se rapporte à votre plumage, vous êtes le Phoenix des résidences d’auteurs. Vous incarnez la beauté, les arts, la mémoire, c’est pourquoi je vois en vous mon unique lieu réparateur. Je suis en quête du syndrome de Stendhal, seul capable à mes yeux d’annuler le syndrome du 7 janvier. Accordez-moi l’asile s’il vous plaît, c’est une question de vie ou de mort » (p. 94)

Légèreté de Catherine Meurisse (BD Dargaud, août 2016)

C… comme Chat

« Je suis revenu chez moi avec une petite créature (…) Elle est venue comme un animal, comme un chat, sans rien troubler : je n’ai pas l’impression d’avoir trahi. Mon intimité, elle n’a fait que la frôler, comme un chat, véritablement. Elle a dormi tout contre moi, sans rien dire, sans bouger, sans rien entreprendre. Elle s’est pelotonnée. Et ce matin, comme d’habitude, je suis parti travailler. Je n’ai pas osé la réveiller. Mais voilà, elle n’a rien troublé. C’est drôle, j’ai l’impression qu’elle va se lever et s’en aller par la gouttière » (p. 37)

« C’est drôle tout de même, un chat qui vous arrive et qu’on nourrit, caresse sur la tête puis laisse repartir. Tant qu’il ne s’installe pas ! » (p. 46)

L’éveil de Line Papin (Stock, août 2016)

C… comme Chiffres

« Comment rétablir l’ordre du monde ? Il avait pour cela une arme : les pliages. Plier un papier selon des règles, c’était donner une forme au chaos. Ainsi, pour reconstituer l’ordre du monde, la règle était simple. Chaque pliage rattrapait un point de désordre. C’était donc 25 pliages que Yannis devait effectuer ce jour-là. (…) Pliage après pliage, il ressentait un apaisement. Le monde se remettait en place » (p. 101). « Que fais-tu mon Yannis ? lui avait-il demandé. – Il compte et il compare, avait murmuré Maraki pendant que son fils passait entre les tables. Quand les chiffres sont voisins d’un jour sur l’autre, ça l’apaise. Il n’aime pas que les choses changent (…) Il repensa à ses parents. Ils avaient beau avoir été chassés de Turquie, ils en avaient gardé la nostalgie jusqu’à leur dernier jour. Eux non plus n’avaient pas aimé que les choses changent. Ils auraient préféré mourir en Turquie, dans un pays qui leur était hostile mais où ils avaient leurs habitudes» (p. 66)

L’enfant qui mesurait le monde de Metin Arditi (Grasset, Août 2017)

C… comme Côtoyer

« Je pensais aux gens que j’aimais et j’y pensais bien mieux que je ne savais leur exprimer mon affection. En réalité je préférais penser à eux que les côtoyer. Ces proches voulaient toujours que « l’on se voie », comme s’il s’agissait d’un impératif, alors que la pensée offrait une si belle promiscuité ».

Sur les chemins noirs de Sylvain Tesson (Gallimard, Octobre 2016)

C… comme Courir

« Tout court, Lili, tout avance. L’océan, les montagnes, la Terre quand tu marches… Quand tu la parcours, elle semble avancer avec toi et le monde se déroule d’une vallée à l’autre, les montagnes, puis les ravins où l’eau déboule et s’en va vers le fleuve qui court vers la mer. Tout est dans la course, Lili, les étoiles aussi, la nuit et le jour, la lumière, tout court et nous on fait pareil, autrement on est morts ». (p. 307)

Le grand marin de Catherine Poulain (L’Olivier, août 2016)

C… comme Cuillère d’or

« J’ai toujours reconnu que j’étais né avec une cuillère d’or dans la bouche. – Moi : Une cuillère ! Toute une batterie de cuisine, oui ! Châteaux. Fortune » (p. 54)

Je dirai malgré tout que cette vie fut belle de Jean d’Ormesson (Gallimard, janvier 2016)

C… comme Cuisine

« Elle aurait aimé n’être que cette figure que détachait devant mes yeux l’intense, la froide lumière de novembre (…) elle aurait aimé que son art s’incarne, puisqu’il le fallait bien , de la manière la plus sobre, la plus stricte, comme la plus neutre : un pur visage (…) Elle était une idée de visage, un emblème de visage qui, dans la clarté matinale impartiale et juste, proclamait : puisque ma cuisine doit être représentée par des traits humains, voici ceux qui en expriment au mieux l’extrême simplicité, voire le dénuement » (p. 22)

« Il lui semblait qu’en détaillant les principes et les effets de la volupté qu’on ressentait grâce à son gigot d’agneau en habit vert, par exemple, puisque c’est aujourd’hui son plat le plus connu et l’emblème de sa façon, (…) il lui semblait qu’on exposait au grand jour une intimité ultime, celle du mangeur et celle de la cheffe par contrecoup, elle en était embarrassée, elle aurait voulu alors n’avoir rien fait, rien offert, rien sacrifié » (p. 11)

La Cheffe, roman d’une cuisinière de Marie NDiaye (Gallimard, octobre 2016)

C… comme Curiosité

« Un curieux maladif de mon espèce est une espèce de virus : je ne peux vivre sans me nourrir de ma planète » (p. 165).

Géopolitique du moustique. Petit précis de mondialisation IV d’Erik Orsenna et Dr Isabelle de Saint Aubin (Fayard, mars 2017)

D… comme Décapiter

« Plus petite que les autres, d’apparence plus frêle, la Lionne sanglante n’en est que plus acharnée. Elle sourit quand son épée transperce un corps, rit quand sa hache tranche une tête et continue de frapper les corps sans vie, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un tas de chairs informe. Les Français ont entendu parler d’elle, ont invoqué saint Pierre, prié saint Clément, imploré saint Christophe et supplié saint Nicolas pour ne pas avoir à l’affronter. Maintenant, ils s’adressent à la Vierge Marie, à Jésus, à Dieu. (…) Maurice décapite l’officier français. La tête vole, retombe sur le pont. Elle la ramasse, l’empale sur une pique. Le jeune Olivier prend le trophée sanglant et le brandit sous les acclamations de l’équipage. Une étincelle d’amour illumine le visage de la Lionne sanglante. Elle est heureuse. Aucune bataille livrée, aucun navire passé par le fond, aucun corps tombant sous ses coups, aucun amas de cadavres s’amoncelant devant elle, aussi haut soit-il, ne lui procure autant de satisfaction et d’apaisement que de voir son fils jouer avec la tête d’un soldat français ». (p. 91).

Pour ce qu’il me plaist. Jeanne de Belleville, la première femme pirate de Laure Buisson (Grasset, avril 2017)

D… comme Désaxés

« Un larsen existentiel dont tu captais la fréquence grâce au transistor intérieur qui t’a souvent, et en réalité systématiquement, valu d’être sur la même longueur d’onde que la part désemparée des êtres, et notamment des femmes que tu as croisées dans ta vie(…) Les désaxées soi-disant plus à vif, plus sensibles, plus intenses, plus complexes enrichiraient ta vie et t’obligeraient à être à ton meilleur dans ce que tu croyais être ta catégorie d’élection. (…) Tu as longtemps voulu vivre en éclaireur, à tous les sens du terme. Juste conscience d’un don ? Fatalité ? Forme de perversité ? Dangereuse prétention ? Ta vie t’a prouvé que c’était un peu tout ça à la fois« . (43)

Le Talisman de Mathieu Terence (Grasset, janvier 2016)

D… comme Dieu « à la carte »

« Il parlait de Dieu comme d’une évidence dans sa vie. Ces discussions si courtes, je voulais les approfondir, victime de l’époque. Tenté moi aussi par un Dieu qu’on choisit à la carte. Un peu d’espérance, s’il vous plaît. Avec ceci ? Dame nature. Jésus oui, mais pas trop. Et l’Église ? Oh non non, merci. Ce sera tout. Derrière Pierre, je pressentais une foi complète, exclusive. « Une joie indicible » : ce sont là ses mots. Ainsi, l’été de mes vingt-quatre ans, je pénétrais vraiment » (p. 15)

Des âmes simples de Pierre Adrian (Les Equateurs, janvier 2017)

D… comme Don à l’envers

« Un don à l’envers de dégoter ce qu’il y a de plus mauvais ».

Koumiko d’Anna Dubosc (Rue des Promenades, mai 2016)

E… comme Ecrire

« Ecrire c’est comme l’amour, pendant qu’on le traque, on est heureux ».

Celle que vous croyez de Camille Laurens (Gallimard, janvier 2016)

« Quand j’écris je dis tout, quand je parle je suis lâche »

Histoire de la violence d’Edouard Louis (Le Seuil, janvier 2016)

E… comme Ecriture

« Une écriture comme ça, c’est comme un trésor, ça vaut de l’or ! » Pour que mon écriture aille dans le bon sens, la maîtresse m’avait envoyé chez une dame qui redressait les lettres sans jamais les toucher et qui, sans outil, savait les bricoler pour les remettre à l’endroit. Alors, malheureusement pour Maman, après j’étais presque guéri »

En attendant Bojangles d’Olivier Bourdeaut (Finitudes, janvier 2016)

E… comme Écrivain

« L’écrivain, c’est surtout le gars qui dispose d’assez d’imagination pour réinventer chaque jour le quotidien du couple sans jamais s’abeaufir. Il a l’audace du rêveur, la fougue sexuelle de l’intellotracassé, l’humour haut de gamme du type détaché des ambitions banales. C’est un dieu en miniature, mi-ange, mi- démon. Dans le cinéma américain, il a été incarné par des acteurs tels que Laurence Olivier, Sean Connery, Richard Gere, Mickey Rourke, Johnny Depp, Javier Bardem, et j’en passe. Bref, sous ses dehors dépressifs, ça a du chien, un écrivain » (Iegor Gran à Nicolas Fargues, p. 111).

Ecrire à l’élastique Nicolas Fargues et Iegor Gran (POL, 2 mars)

E… comme Éditeur

« On ne force pas un écrivain. Tout au plus peut-on avoir de l’imagination pour lui, c’est cela qu’on fait quand on est éditeur. Cela consiste à penser cinq minutes avant lui à ce qui lui convient le mieux » (p. 8)

L’arbre du pays Toraja de Philippe Claudel (Stock, janvier 2016)

E… comme Emoticon

« Comment se fait-il qu’il soit désormais impensable, sinon étrange, d’écrire « je suis triste » ou bien « je suis content » sans adjoindre l’inutile indication correspondante 🙂 ou 😦 ? C’est qu’un trouble qui n’est pas spectaculaire est aussitôt suspect d’insincérité. Aussi convient-il, comme on joint le geste à la parole, d’associer une émotion à son icône : le bonheur doit sourire, la stupeur doit avoir l’air surpris, et toute tristesse n’est rien sans les larmes qui l’expriment (…) Les emoticons sont les Dupondt du langage. Loin d’apporter une précision, de spécifier un propos ou d’ajouter une nuance, ils ne se donnent que comme l’écho des paroles qui les précèdent. L’air de dire « je dirais même plus », les émoticons répètent, sur un autre mode, ce qui vient d’être dit » (p. 36)

Little brother de Raphaël Enthoven (Gallimard, mars 2017)

E… comme Entretien (d’embauche)

« La Cheffe, peut-être, perçut mon affolement, mes doutes et ma stupéfaction, mon obscure envie de fuir aussi pressante que mon vœu de mourir si je n’étais pas pris (…) Que pourrais- je faire ailleurs et avec qui, et à quoi bon toute expérience professionnelle si je ne la recevais pas de ce visage et de cette voix, dans ce sanctuaire ultramarin où le silence semblait tel, à cette heure, que je pouvais entendre le flux de mon sang dans mon corps crispé par l’attente, par l’espérance » (p. 208)

La Cheffe, roman d’une cuisinière de Marie NDiaye (Gallimard, octobre 2016)

E… comme Éradiquer

« Le moment était venu de poser la question qui me brûlait les lèvres : « Vous, vous qui êtes sur la ligne de front, vous qui vous trouvez chaque jour devant des enfants qui meurent, quelle est votre position face aux nouvelles techniques génétiques qui devraient permettre, un jour plus ou moins proche, et pour pas cher, d’éradiquer les moustiques ? » La réponse ne s’est pas fait attendre. Immédiate et unanime, médecins et entomologistes. Contrôler ? Oui, mille fois oui, de toutes nos forces ! Éradiquer ? Jamais ! (…) Aucun risque n’est pire que celui de détruire un écosystème. Nous allons créer des monstres ! (…) Et les virus, s’ils perdent leurs maisons favorites pour se développer et leurs moyens habituels de transport, vous pensez qu’ils vont rester là et disparaître sans réagir ? Vous pensez vraiment, depuis le temps qu’ils existent, qu’ils ne vont pas trouver d’autres domiciles, d’autres vecteurs ? Et s’ils se révélaient pires pour nous, bien pires ? » (p. 162)

Géopolitique du moustique. Petit précis de mondialisation IV d’Erik Orsenna et Dr Isabelle de Saint Aubin (Fayard, mars 2017)

E… comme Exil

« La souffrance est un joker dans le jeu de la discussion, elle couche tous les autres arguments sur son passage. En un sens, elle est injuste » (p. 167)

Petit pays de Gaël Faye (Grasset, Août 2016)

F… comme Fait divers

« J’aurais voulu que l’amitié et l’admiration passent, comme des ondes, directement de mon cœur dans le sien. Mais je suis obligé d’exposer à Jessica, avec mes pauvres mots, mes phrases de professeur que j’ai répétés plusieurs fois mentalement et qui n’en sonnent que plus faux, la nature de mon projet historique et mémoriel. Voilà : je voudrais qu’elle me parle de leurs souvenirs d’enfance, des lieux où elles ont vécu, des choses heureuses, de leurs copines, des jeux, des chamailleries, des balades sur la plage. Jessica approuve. Elle veut bien me parler de sa sœur mais pas de l’affaire » (p. 13)

« L’univers de violence a épuisé les mots. Ces mots, je vais les prêter à Laetitia. Pour cette princesse, il faudrait écrire un « Petit Prince » où la gravité et le sérieux des adultes n’auraient pas droit de cité « (p. 48)

« Ces convulsions horrifiques et baroques ne flattent pas tant la perversité du lecteur qu’elles le purgent comme une catharsis, en l’aidant à surmonter les traumatismes du temps et à apprivoiser la mort » (p. 97)

« Si je ressens parfois de la gêne auprès de Jessica, c’est parce que je suis un homme et que les hommes, tout au long de sa vie, lui ont fait mal (…) Pour la première fois, j’ai eu honte de mon genre » (p. 333)

Laetitia ou la fin des hommes d’Ivan Jablonka (Seuil, Août 2016)

F… comme Fellini

« Je pense que, après 1961, aucun cinéaste ayant fait un film où apparaissait le moindre geste novateur n’a pas sucé quelques gouttes du téton inépuisable (ample et fellinien) de « Huit et demi » ». (p.35)

Insurrection culturelle de Jonathan Nossiter et Olivier Beuvelet (Stock, janvier 2016)

F… comme Femme de pouvoir

« Tu t’es épanouie dans le rôle de femme de seigneur. Feutrée dans l’ombre de ton mari, tu as barré les vaisseaux Châteaubriant et Belleville et goûté au pouvoir. Tu aimes administrer un domaine, contribuer à la notoriété et à la pérennité d’un blason, fréquenter le cercle des pairs de France. Tu savoures les honneurs qui, par ricochet, rejaillissent sur toi ». (p. 71)

Pour ce qu’il me plaist. Jeanne de Belleville, la première femme pirate de Laure Buisson (Grasset, avril 2017)

F… comme Femme stupide

« Avec une femme stupide, au moins, plus aucun compte à rendre à personne. D’abord, elle ne te voit pas venir, avec tes mensonges gros comme la cathédrale St-Pierre. Et puis, personnellement, dans les dîners en tête-à- tête, j’ai toujours éprouvé de grandes jouissances à cultiver ce small-talk des audaces plates, que tu évoques si bien à propos de Leonor : « Moi, je pourrais manger des sushis tous les jours. Pas toi ? », « Si Trump passe aux États-Unis en 2016, c’est la guerre mondiale », « Si Marine Le Pen passe en 2017, moi, je me casse de France », « En fait, les djihadistes, ce sont juste de jeunes paumés » (Nicolas Fargues à Iegor Gran, p. 151)

Ecrire à l’élastique Nicolas Fargues et Iegor Gran (POL, 2 mars)

« Là-bas, les amandiers sont en fleur, vous ne voulez quand même pas que mon fils rate les amandiers en fleur ! C’est son équilibre esthétique que vous allez faire vaciller ! Manifestement, la maîtresse n’aimait ni les amandiers, ni les fleurs et se foutait royalement de mon équilibre esthétique » (39)

En attendant Bojangles d’Olivier Bourdeaut (Finitudes, janvier 2016)

F… comme Fils

« J’avais caressé le rêve impossible d’être batteur comme un myope celui d’être pilote de chasse. J’enviais mon fils : quelle chance il a, un vrai instrument sur lequel il peut s’exercer quand il veut sans faire de bruit, en branchant juste un casque dessus!En plus il a un extraordinaire sens du rythme, contrairement à moi – sans parler de sa chance de disposer, à proximité, de copains avec qui s’entraîner » (p.98)

Un autre monde de Michka Assayas (Rivages, janvier 2016)

F… comme Foi

« Le cérébral est l’ennemi du cœur. Tu ne viendras pas à la foi par l’intelligence. Par les livres, la philosophie, la théologie. Je crois que l’intellectuel ne voit que la pointe émergée de l’iceberg. Alors qu’avec le cœur, je dépasse mes schémas. Les murs tombent, un à un, par pans entiers » (p. 58)

Des âmes simples de Pierre Adrian (Les Equateurs, janvier 2017)

F… comme Femmes

«Les chiffres me dévorent la cervelle: 48% de la population de sexe féminin, en constante diminution, contre 52% de sexe masculin dans le monde parce qu’on nous tue (…). Je souffre d’une empathie maladive envers mes semblables, vous savez. Toutes les nuits, je hurle d’angoisse à l’idée d’être une femme. Avec l’âge, mon sexe devient mon insomnie» (p. 45)

Celle que vous croyez de Camille Laurens (Gallimard, janvier 2016)

F… comme Fuir

« Un rêve m’obsédait. J’imaginais la naissance d’un mouvement baptisé «confrérie des chemins noirs». Non contents de tracer un réseau de traverse, les chemins noirs pouvaient aussi définir les cheminements mentaux que nous emprunterions pour nous soustraire à l’époque. Dessinés sur la carte et serpentant au sol ils se prolongeraient ainsi en nous-mêmes, composant une cartographie mentale de l’esquive (…) Fuir c’est commander ! C’est au moins commander au destin de n’avoir aucune prise sur vous » (p. 35)

« Trop de café, trop de journal, trop de promesses d’un monde meilleur, trop de cette mousse acide, que les matins font naître dans le clapot des bistrots ? Il fallait repartir dissoudre l’amertume à grands battements de pas. Et se dire que le haut débit était une solution fort acceptable à condition qu’il se résumât à celui des tonneaux percés d’un coup de hache dans les caves de Bourgogne » (p. 92)

« Personne n savait très bien ce que lui promettaient les métamorphoses. Les nations ne sont pas des reptiles : elles ignorent de quoi sera faite leur mue. La France changeait d’aspect, la campagne de visage, les villes de forme, et la marée montait autour de notre tente ; demain il s’agirait de ne pas traîner. Une seule chose était acquise, on pouvait encore partir droit devant soi et battre la nature » (p. 142)

Sur les chemins noirs de Sylvain Tesson (Gallimard, Octobre 2016)

« Et Pierre-Jean fuyait aussi ? Il avait sa propre cicatrice et il devait prendre soin de moi, il n’avait pas le choix. Il n’avait pas d’écharpe mais appliquait les règles de sa propre réalité quand la sienne ne lui convenait pas » (p. 109).

Une bouche sans personne de Gilles Marchand (Aux Forges du Vulcain, août 2016)

G… comme Guerre

« Vous ne serez jamais préparé à voir l’un de vos meilleurs amis déchiqueté sous vos yeux parce qu’il a marché sur une mine pendant une opération, ses jambes ont été arrachées, il hurle qu’il veut de la morphine ça pisse le sang, faut le garrotter, la morphine bordel de merde ! (…) Vous ne serez jamais préparer à chercher ses membres au milieu de la rocaille, fouir la terre rêche à vous en arracher les ongles, vous ne les retrouverez pas, la nuit va tomber, et pourtant vous ne pensez qu’à ça, le ramener entier, vous y pensez pour ne pas chialer mais au fond du seau vous chialez quand même car vous ne serez jamais préparé à mentir en lui faisant croire que tout va bien, que tout va s’arranger alors que vous savez qu’il va mourir dans l’hélico » (p. 27)

« Quel contraste entre ce paysage de lune de miel, mer étale qu’illuminait les rayons diffractés d’un phare, et les visions d’effroi qui se succédaient dans la tête de Romain comme sous l’effet d’un rétroprojecteur impossible à déconnecter, quel contraste entre le silence de la nuit et le sifflement des balles qui déchirait son cerveau, bruit de détonations, cris des blessés, soufflement de l’explosion, ça le déchiquetait de l’intérieur même s’il n’avait pas été touché en apparence, même s’il ne portait pas de blessures visibles » (p. 51)

« Certains soldats rentraient, d’autres n’étaient pas revenus. Il percevait cruellement la distorsion entre ce qu’il pensait être (un loser qui n’avait pas su protéger ses hommes) et la façon dont il était accueilli, perçu par la foule (un dieu, un héros) (…) Il jouait le jeu du soldat valeureux, sourire crispé au bord des lèvres, je vais bien, tout va bien, alors qu’en lui, c’était le chaos, alors que tout ce qu’il désirait c’était ne plus dire un mot, rentrer chez lui, s’enfermer dans sa chambre et rester seul » (p. 115)

L’Insouciance de Karine Tuil (Gallimard, août 2016)

H… comme Histoire

« L’histoire est ainsi faite qu’un nom peut en cacher un autre ».

Le carnet retrouvé de Monsieur Max de Bruno Doucey (Bruno Doucey, mai 2015)

H… comme Hommes

« Quand Georges estime que ce que les hommes font de bien ils le font pour tenter d’épater leurs femmes, il n’a sans doute pas tort. Alors heureusement qu’elles existent et veillent sur eux de cet œil implacable, ouïe et mémoire infaillibles, avec en plus leurs décolletés et leurs hauts talons. Les hommes n’ont naturellement pas de volonté, suggère-t- il, mais, grâce aux femmes, ils donnent l’impression d’en avoir » (p. 7)

Chérie, je vais à Charlie de Maryse Wolinski (Le Seuil, janvier 2016)

I… comme Infini

« Il y a deux manières opposées et cependant comparables de punir un homme : le condamner à l’enfermement ou le jeter dans l’infini. J’avais jusque-là fait l’expérience des geôles et goûté leur cruauté (…) Il me semblait que j’avais éprouvé le pire. C’est que je n’avais pas connu la Sibérie (…) C’est le lieu le plus primitif qui soit. La nature n’y connait aucune limite, n’y subit aucun outrage. Au petit matin, quand le soleil lance ses rayons ras entre les troncs des arbres tordus, il semble au spectateur indiscret que le monde s’éveille, en même temps que la nature. La terre n’a plus d’âge ; la Création date d’hier. Rien n’a changé depuis la Genèse »(p. 73)

Le tour du monde du roi Zibeline de Jean-Christophe Rufin (Gallimard, avril 2017)

 

J… comme Juger

« Elle sait que ce n’est pas elle qu’on juge mais une Pauline qu’on a fabriquée et qui se substitue à elle sous ses yeux, sans qu’elle puisse intervenir; pour tout le monde c’est la vraie Pauline (…) Juger, c’est de toute évidence ne pas comprendre. (…) Puisque si on comprenait, on ne pourrait plus juger ».

La petite femelle de Philippe Jaenada (août 2015, Julliard)

L… comme Langage

« Tout bringuebalant qu’il est, le fait d’être forcé de rester à la surface du sens oblige Léo à un détachement singulier qui ressemble à de la prestance. Le léger déplacement de son être dans les limbes du langage a fini par rendre magistrale sa présence aux autres. Car on le remarque toujours. Quoi qu’il dise ou taise (…) Léo est un regard. Il voit avant tout le monde. Anticipe. Devine. Il décèle la beauté là où les hommes ordinaires ne la remarquent jamais. » (p. 86)

Illettré de Cécile Ladjali (Actes sud, janvier 2015

L… comme Langue française

« Je me vautre sauvagement dans la langue française, dans aucune autre. Je lèche, je suce, je goûte, j’aspire, je fais naître le désir sous ma langue, qui est aussi désir de savoir » (p. 142).

Celle que vous croyez de Camille Laurens (Gallimard, janvier 2016)

L… comme Lire

« Avec Mme Economopoulos, nous nous asseyions dans son jardin sous un jacaranda mimosa. Sur sa table en fer forgé, elle servait du thé et des biscuits chauds. Nous discutions pendant des heures des livres qu’elle mettait entre mes mains. Je découvrais que je pouvais parler des heures de choses tapies en moi que j’ignorais » (p. 171)

Petit pays de Gaël Faye (Grasset, Août 2016)

« Au fond, c’est peut-être même plus la lecture que l’absence de travail qui a causé ce détachement (…) Les premiers signes de ce détachement ; ou plutôt la seconde qui a dû le déclencher, et la première l’achever complètement. Maintenant oui, maintenant c’est extrême dans sa cave, sans bouger, sans parler, sans rien regarder… Mais quand j’y pense, les premiers signes de ce détachement se sont manifestés dans sa façon de lire sans arrêt et de plus en plus, même en ma présence » (p. 116).

L’éveil de Line Papin (Stock, Août 2016)

M… comme Machisme

« Que veux-tu savoir, lui dit-il ce soir-là. « Tout !, lui dis-je. Tout ce qui a fait de toi ce machiste à tendance féministe. » Il rit. Il se moque, joue l’humoriste, m’apprend à rire et à ne plus craindre l’humour. Mais il ajoute « Vais-je oser troubler tes chastes petites oreilles ? ». De retour dans notre chambre, il dessine un premier croquis. Le personnage masculin dit dans sa bulle : Je t’écris une lettre ouverte pour que tout le monde sache ce que je n’ose pas te dire » ».

Lettre ouverte à ma femme de Georges Wolinski (Albin Michel, Réédition 2016, première édition 1978)

M… comme Marque d’écrivain

« Vous devez commencer à vous douter des motifs de votre mise en examen : vous n’êtes pas devenu seulement un écrivain (…) mais une espèce de marque qui, à tort ou à raison, fait rêver les jeunes gens. Quelque chose comme un schweppes e la culture si vous voulez, ou un coca-cola de bas étage, ou encore le bas nylon d’hier » (p. 174)

Je dirai malgré tout que cette vie fut belle de Jean d’Ormesson (Gallimard, janvier 2016)

M… comme Médecin

« Quoi ! cria Franklin, en se redressant d’un bond. Je ne suis pas malade et l’histoire que madame me conte m’a fait plus de bien que tous vos affreux juleps. – Je ne dis que la vérité, contre-attaqua le médecin. Et si vous ne m’écoutez pas… – Non ! glapit Franklin. Je ne vous écoute pas. C’est eux, figurez-vous, que j’écoute. Et si l’on m’avait servi d’aussi passionnants récits au lieu des plaintes que j’entends à longueur de journée, j’irais mieux » (p. 155)

Le tour du monde du roi Zibeline de Jean-Christophe Rufin (Gallimard, avril 2017)

M… comme Mer

« Ça va être très dur. Le froid, le manque de sommeil, travailler vingt heures par jour très souvent… Dangereux aussi. Les coups de gros temps avec les creux de vingt ou trente mètres, le brouillard qui fausse jusqu’aux radars et alors le risque de se prendre un rocher, un bloc de glace ou un autre bateau. Mais je pense que tu vas y arriver. Et même que tu vas aimer ça terriblement, aimer ça à accepter le risque d’en mourir » (p. 26)

« Embarquer, c’est comme épouser le bateau le temps que tu vas bosser pour lui. T’as plus de vie, t’as plus rien à toi. Tu dois obéissance au skipper. Même si c’est un con – il soupire. Je ne sais pas pourquoi j’y suis venu, il dit encore en hochant la tête, je ne sais pas ce qui fait que l’on veuille tant souffrir, pour rien au fond. Manquer de tout, de sommeil, de chaleur, d’amour aussi, il ajoute à mi-voix, jusqu’à ne plus pouvoir, jusqu’à haïr le métier, et que malgré tout on en redemande parce que le reste du monde vous semble fade, vous ennuie à en devenir fou. Qu’on finit par ne plus pouvoir se passer de ça, de cette ivresse, de ce danger, de cette folie oui ! » (p. 37)

« Vous êtes des milliers comme ça, qui arrivez depuis plus d’un siècle. Les premiers c’étaient des féroces. Vous c’est pas pareil. Vous êtes venus chercher quelque chose qui est impossible à trouver. Une sécurité ? Enfin non même pas puisque c’est la mort que vous avez l’air de chercher, ou en tout cas vouloir rencontrer. Vous cherchez… une certitude peut-être… quelque chose qui serait assez fort pour combattre vos peurs, vos douleurs, votre passé – qui sauverait tout, vous en premier » (p. 305)

Le grand marin de Catherine Poulain (L’Olivier, août 2016)

M… comme Mère

« Tout ce qu’elle dit est tellement génial. Même si elle m’exaspère, je voudrais tout noter. Ça m’inquiète à la fois. J’ai peur de ce roman qui arrive comme une vague. Je m’empêche de prendre des notes, je freine des quatre fers. Mais je sais que je ne pourrai pas y couper, que c’est là, ça arrive » (p. 24).

« Pauvre maman.  J’ai beau être excédée, je me retrouve nez à nez avec mon amour pour elle  » (p. 55)

« Elle dit que je la comprends mieux que Zoé. C’est vrai, je la capte à 200%. Je sais exactement ce qu’elle veut dire et comment elle veut le dire. C’est comme un don. Elle n’en revient pas. C’est ça, elle s’écrie. Intelligente, toi ! » (p. 44).

Koumiko d’Anna Dubosc (Rue des Promenades, mai 2016)

« Ma mère, avant de mourir, m’avait laissé trois préceptes : « Ne parle pas de toi. Ne te fais pas remarquer. Toute lettre mérite réponse » (p. 226)

Je dirai malgré tout que cette vie fut belle de Jean d’Ormesson (Gallimard, janvier 2016)

M… comme Moine

« Je ne sors de ma cellule que pour les trois offices chantés… le repas du dimanche… et quelques activités inévitables. Au début, je parlais seul (…) et puis plus. Les mêmes gestes, jour après jour, année après année, comme si notre vie était préécrite par un dieu sans imagination » (p. 12)

Un bruit étrange et beau de Zep (BD, Rue de Sèvres, septembre 2016)

M… comme Monastère

« Le monastère règne sur la vallée, autorité stable et sûre dans un paysage incertain. Comme si cette vie-là, ses amours faméliques, ses intrigues, ses peurs, était dominée par un amour plus grand. Sans Sarrance, ici, la terre s’écroulerait. Elle bougerait encore. Les sommets avaleraient la vallée dans un long bruit d’étouffement. Demandez à tous ceux qui passent. À ceux qui restent. Ils diront que ce lieu porte une espérance qui le dépasse. Qu’on y trouve la joie dans les regards. Certains endroits élèvent » (p.171).

Des âmes simples de Pierre Adrian (Les Equateurs, janvier 2017)

M… comme Monstre à trois têtes

« Avoir les trois Reinach ensemble, sous la même couverture de tuiles, était un cauchemar. L’après-midi on ne savait plus auquel des trois on avait parlé le matin, on répondait à l’un sans se souvenir que c’était l’autre qui avait posé la question. Ces trois barbiches me poursuivaient dans mes rêves, c’étaient Jolomon, Sanodore et Théoseph, je devenais fou. Ils déversaient sur moi trois cascades de science, de philosophie, de grammaire, c’était insoutenable. Ce monstre à trois têtes avait entrepris de faire de moi un autre monstre. Je me réfugiais dans l’eau, ils ne pourraient pas m’y retrouver pour m’apprendre encore quelque chose » (p. 114).

Villa Kérylos d’Adrien Goetz (Grasset, mars 2017)

M… comme Moustiques

« Depuis des années, j’observe, fasciné, leurs manèges et leur stratégie de conquête. À force, j’ai appris leur langue. Si vous saviez comme ils s’amusent de nous entendre doctement discourir de « mondialisation », depuis le temps qu’ils ont pris pour terrain de jeu notre planète entière ! (…) Qui sont-ils ? Où vivent- ils ? Comment s’en débarrasser ? Nous vous réservons quelques surprises. Dont celle-ci, évidente pour certains, infiniment dérangeante pour beaucoup : nous (ces animaux singuliers qu’on appelle les humains) sommes loin de nous montrer les plus habiles dans cette occupation prioritaire qu’est le métier de vivre ». (p.12)

« Concentrons-nous sur l’anatomie de la femelle moustique. Il suffit d’un seul regard pour trembler. La trompe d’une moustique fait peur. En guise de bouche, une sorte de lance, couleur marron, aussi longue que son thorax. Un examen plus précis, facilité par le microscope, accroît notre effroi. Et nous laisse pantois d’admiration devant la perfection et la sophistication de l’organe en question. À son extrémité, la trompe est pourvue de mandibules chargées de perforer la peau de la cible choisie, homme ou animal. Ce chef- d’oeuvre de pompe est particulièrement souple, ce qui lui permet toutes les contorsions possibles pour atteindre son but : le vaisseau où circule le sang convoité » (p. 27).

Géopolitique du moustique. Petit précis de mondialisation IV d’Erik Orsenna et Dr Isabelle de Saint Aubin (Fayard, mars 2017)

M… comme Musique

« Pour moi, c’était de la sorcellerie. Faire de la musique me semblait une entreprise hors de ma portée, contre laquelle buterait toujours mon insurmontable maladresse (…) En France, on peut acquérir plus de prestige à parler des choses qu’à les faire : j’en étais le vivant exemple » (p. 70)

Un autre monde de Michka Assayas (Rivages, janvier 2016)

N… comme Nazis

« Leur génie n’avait servi à rien. Ils avaient cru que la pensée, la beauté, l’enthousiasme, l’intelligence s’étaient transmis de génération en génération, depuis Athènes. Ils s’étaient battus pour retrouver les maillons de cette chaîne, pour la continuer. Tout cela pour finir dans ces charniers (p. 94) (…) .Les Allemands eux aussi étaient de « grands humanistes», ils aimaient l’art antique et, depuis plusieurs siècles, vénéraient la Grèce et traduisaient Platon : cela n’a pas empêché les nazis d’être des bourreaux ».

Villa Kérylos d’Adrien Goetz (Grasset, mars 2017)

T… comme Tête trouée

« Ma tête est trouée » (p. 167)

Koumiko d’Anna Dubosc (Rue des Promenades, mai 2016)

N… comme Noir

« Je n’ai aucun problème à dire que je suis noir. Je n’aime pas l’édulcoration du langage. Souvenez vous des paroles de Camus : Mal nommer les choses, c’est ajouter du malheur au monde. Il sentait que sa grandiloquence le rendait un peu ridicule mais après tout qui ne l’était pas ? Je ne suis pas un black, désolé, je sais c’est moins radical, pas très américain, Black, ça fait rêver, on imagine tout de suite un type sympa qui, avec un peu de chance, va se mettre à danser ou à chanter… Je suis noir. Vous aurez beau faire, lutter contre les préjugés et les discriminations, l’assignation identitaire sera toujours votre croix. Le ghetto mental, il faut du courage pour l’affronter » (p. 48)

L’Insouciance de Karine Tuil (Gallimard, août 2016)

N… comme Nounou

« Plus les semaines passent et plus Louise excelle à devenir à la fois invisible et indispensable (…) La nounou est comme ces silhouettes qui, au théâtre, déplacent dans le noir le décor de la scène. Elles soulèvent un divan, poussent d’une main une colonne en carton, un pan de mur. Louise s’agite en coulisses, discrète et puissante. C’est elle qui tient les fils transparents sans lesquels la magie ne peut pas advenir. Elle est la louve à la mamelle de qui ils viennent boire, la source infaillible de leur bonheur familial » (p. 59)

« Elle sort de sa chambre et voit tout de suite que la cuisine est allumée. Elle sort de sa chambre et elle voit Louise, assise devant la petite fenêtre qui donne sur la cour. La nounou tient dans ses deux mains sa tasse de thé, celle que lui a achetée Myriam pour sa fête. Son visage flotte dans un nuage de vapeur. Louise ressemble à une petite vieille, à un fantôme tremblant dans le matin pâle (…) Louise est là, elle lui sourit » (p. 173)

Chanson douce de Leila Slimani (Gallimard)

O… comme Ordinaire

« J’ai voulu que ces personnages soient eux- mêmes obscurs ; que rien ne les ait prédisposés pour un éclat quelconque (…) qu’ils appartiennent à ces milliards d’existences qui sont destinées à passer sans trace ; qu’il y ait dans leurs malheurs, dans leurs passions, dans ces amours et dans ces haines, quelque chose de gris et d’ordinaire au regard de ce qu’on estime d’habitude digne d’être raconté » (p. 15)

Mâcher la poussière d’Oscar Coop-Phane (Grasset, janvier 2017)

O… comme Orteil

« C’est rare les jolis orteils. En général, ils sont tordus, épais, avec des ongles mal coupés, incarnés, trop ronds ou trop carrés, ils ont trop marché, trop servi. Parfois, il y a même de la corne, des cuticules, des cors… Mais les siens non, on ne les quitte pas des yeux : ils sont mats, fins soignés. On pourrait les embrasser sans dégoût (…) Et les chevilles aussi ! Si fines qui pivotent parfaitement, avec élégance. Les jambes… «  (p. 30)

L’éveil de Line Papin (Stock, août 2016)

P… comme Paysan

« Ce corps lui est étranger, tout comme l’être qui l’incarne, ce père taiseux et souffreteux avec lequel elle n’a pas échange plus de cent mots depuis sa venue en ce monde ce paysan minable qui se tue a la tâche ou y hâte sa fin, comme pressé d’en finir »

Règne animal de Jean-Baptiste del Amo (Gallimard, Août 2016)

P… comme Personnalité

« Une personnalité n’est qu’une erreur persistante » 

Le carnet retrouvé de Monsieur Max de Bruno Doucey (Bruno Doucey, mai 2015)

P… comme Peur

« Depuis qu’ils sont nés, elle a peur de tout. Surtout, elle a peur qu’ils meurent. Elle n’en parle jamais, ni à ses amis, ni à Paul, mais elle est sûre que tous ont eu ces mêmes pensées. (…) Elle n’y peut rien. Des scénarios atroces s’échafaudent en elle, qu’elle balaie en secouant la tête, en récitant des prières, e touchant du bois et la main de Fatma qu’elle a héritée de sa mère » (p. 26)

Chanson douce de Leila Slimani (Gallimard)

P… comme Photo d’écrivain

« Mon livre toujours au point mort des ventes figées. Pourtant l’article prenait une pleine page – généreuse une belle photo de moi, nonchalamment adossé à un tas de parpaings. Un photographe assez connu dans le milieu avait passé deux heures de sa vie à me rendre dynamique mais pas écervelé, mystérieux mais pas sinistre, conquérant mais pas usé. Toute une alchimie en pure perte. De là à dire que ma tronche ne fait pas vendre, et la déprime n’est pas loin ! Je me suis consolé en me disant que personne ne lit L’Express au-delà des potins politiques et de la grande enquête sur la prostitution. Les pages culturelles, tout le monde s’en caille comme de la planète Neptune, à l’exception de la retraitée de l’enseignement qui les parcourt négligemment pendant qu’on la fait patienter chez le dentiste » (Nicolas Fargues à Iegor Gran, p. 17).

Ecrire à l’élastique Nicolas Fargues et Iegor Gran (POL, 2 mars)

P… comme Post-it

« Ces post-it disent notre histoire. Ils tapissent le mur extérieur de la cuisine. Ils disent son amour, sa tendresse, sa joie quand tout va bien, sa tristesse quand les ennuis s’accumulent. Mes amies m’envient ces petites marques si souvent renouvelées » (p. 15)

Chérie, je vais à Charlie de Maryse Wolinski (Le Seuil, janvier 2016)

R… comme Racisme

« J’étais devenu raciste. Le racisme, ‘est-à- dire ce que j’avais toujours considéré comme l’extérieur radical de ma personne, l’autre absolu de ce que j’étais, me remplissait soudain, et j’étais les autres, je devenais ce que j’avais précisément toujours rejeté pour devenir(…) Une deuxième personne s’était installée dans mon corps ; elle pensait à ma place, elle parlait à ma place, elle tremblait à ma place, elle avait peur pour moi (…) Dans le bus ou dans le métro je baissais les yeux si un homme noir ou arabe ou potentiellement kabyle s’approchait de moi » (p. 217).

Histoire de la violence d’Edouard Louis (Le Seuil, Janvier 2016)

R… comme Rang (sortir du)

« Presque tous les écrivains que je lis défendent une cause, une race, une couleur, une religion, une communauté, un pays… Ils sont toujours au garde-à-vous en quelque sorte. Je voulais sortir de ces rangs » (p. 498)

Mythologies américaines de Dany Laferrière (Grasset, janvier 2017)

R… comme Rébellion

« Je souffrais d’une maladie infantile difficile à détecter : l’absence de rébellion » (p. 72)

Je dirai malgré tout que cette vie fut belle de Jean d’Ormesson (Gallimard, janvier 2016)

R… comme Remington

« Je tape avec frénésie. La Remington jubile. Ça gicle de partout. Je tape. Je n’en peux plus. Je tape. J’en ai ma claque. J’achève. Je m’affale sur la table, à côté de ma machine à écrire, la tête entre les bras » (p. 153)

Mythologies américaines de Dany Laferrière (Grasset, janvier 2017)

R… comme Rêver

« La vie est trop courte pour s’accommoder de tout ce qui va de travers. Il ne faut pas hésiter à rêver. Les rêves c’est pas fait pour les chiens et c’est gratuit »

Une bouche sans personne de Gilles Marchand (Aux Forges du Vulcain, août 2016)

S… comme Sacré

« Une danse comme un danger, une chute sans cesse renouvelée dont on ne pourrait sortir sans avoir réfléchi confusément au sacré, au sexe, à l’ailleurs et au temps » (p. 83).

Une nuit pleine de dangers et de merveilles de Carl-Keven Korb vu par Kevin Lucbert (Chemin de fer, mars 2015)

S… comme Savant

« Les gamins se moquent : s’il veut vivre à l’antique, il doit se baigner tous les jours, courir tout nu, porter des couronnes de laurier-sauce, lancer le poids et le javelot : et c’est un petit homme replet qui apparaît, le visage chiffonné, les yeux cernés comme s’il avait passé plusieurs nuits à étudier et à écrire, qui ne ressemble pas vraiment à une statue. Il est tout sauf grec, avec ses bottines au bout lustré et glacé, mais personne ne semble en rire parmi les grandes personnes. Il les impressionne, à cause de son immense fortune et aussi parce qu’il est l’image même du savant » (p. 25).

Villa Kérylos d’Adrien Goetz (Grasset, mars 2017)

S… comme Seul

« Il épie les couples. Quelle comédie ! Il se souvient de son âme de jeune homme, quand il imaginait encore que la vie se partageait, qu’il fallait une femme à soi pour affronter la route. En quinze ans, en vingt ans, il a sacrément changé. Il n’y a plus de route, seulement des raccourcis que l’on peut prendre et des trous qu’il faut éviter. On est seul et c’est certainement mieux ainsi » (p. 117)

« Abandonné de tous, je regagnerai ma chambre. Cette chienne de chambre. Je me souviendrai de la fête triste, titubante, et de ses accolades alcooliques. Je maudirai mon ivresse, seul sous mes draps en attendant la gueule de bois du lendemain. Demain vous aurez oublié mon visage. Moi, hélas, je ne vous aurai pas oubliés. Vos figures hanteront mes rêves. Les visages restent quand ils sont rares. Croyez-moi, ça ne part pas ces machins-là. Frottez, rien ne s’efface. (…) Je vous hais tous, pourtant, vous ne cessez de me manquer. Je n’ai jamais aimé les hommes. Mais on m’a écarté de la danse, et ça, voyez-vous, je n’arrive pas à m’y faire. À ce soir mes amis. À ce soir. Nous danserons ensemble » (p. 21).

« Vous vous trompez. L’hôtel, c’est la solitude. Pas la solitude sauvage, je veux dire celle où l’on s’extrait des autres. Mais la solitude moderne, artificielle, celle où vous êtes seul face aux autres, seul aux yeux des autres. L’hôtel, c’est la solitude moderne des villes et des mondanités. Seul dans vos draps propres, seul au bar – seul et sans bail »

Mâcher la poussière d’Oscar Coop-Phane (Grasset, janvier 2017)

S… comme Souffrance

« Il s’avéra qu’écrire sur le bonheur était impossible, du moins pour moi, j’en étais incapable (…) Il s’avéra qu’en écrivant, je cherchais la souffrance la plus aiguë possible, à la limite de l’insupportable, vraisemblablement parce que la souffrance est la vérité (…) la vérité est ce qui me consume » (Citation d’Imre Kertész en dernière page du livre).

Histoire de la violence d’Edouard Louis (Le Seuil, Janvier 2016)

T… comme Table de mariage

« Pour autant, nous ne nous connaissons pas si bien. Je n’ai jamais mis les pieds chez Thomas et n’ai pas la moindre idée de ce qu’il peut raconter dans son roman. Quant à Sam, c’est à peine si je connais le nom de la femme qui a partagé sa vie durant plus de dix ans, et encore moins celui de l’entreprise où il passe ses journées. Eux ne m’ont jamais entendu parler de mes collègues de travail. Parfois, une information filtre. Nous la relevons. Ou pas. Ce n’est pas une question de honte, de mystère ou de pudeur. Disons que nous ne sommes pas là dans notre relation sociale, nous ne sommes pas installés à une table de mariage, placés à côté d’un couple parce que la maîtresse de soirée a estimé que nous aurions des choses à nous raconter. Personne ne nous a assis dans ce café. Personne n’a jugé utile de nous présenter. Personne n’a préjugé de notre degré de compatibilité sociale (…) Si j’avais une famille, plein d’amis et une vie trépidante faite d’invitations, de vernissages, d’inauguration diverses et variées, un téléphone qui n’arrête pas de sonner avec des gens qui m’adorent au bout du fil, je serais peut-être moins souvent ici. Et encore, c’est même pas sûr parce que si je suis ici, c’est que je suis bien avec vous. Vous êtes mes invitations, mes vernissages, mes inaugurations diverses et variées, mon téléphone qui n’arrête pas de sonner (…) Au début je venais ici parce qu’il y avait de la lumière et du café. Je suis venu comme on s’assoit auprès d’un feu. C’est un peu mon bar de pêcheurs ici ».

Une bouche sans personne de Gilles Marchand (Aux Forges du Vulcain, août 2016)

T… comme se Taire

« Tu es brillant William, Tu pouvais poursuivre tes études, reprendre les affaires de ton oncle… au lieu de tout gâcher en te taisant pour toujours.
– Les affaires de ce monde ne m’intéressent pas. Et je ne souhaite aucunement briller. Si ce n’est pour refléter l’amour de Dieu » (la tante du moine et le moine, p. 22)

« Tu es comme moi, William, « sous tutelle », on décide pour toi c’est pratique. C’est une manière de rester des enfants… de ne pas affronter nos choix… Ce monde nous fait peur à tous les deux pas vrai » (Gabriel, cousin alcoolique du moine, p. 56)

« La mort m’a fait si peur, ce jour-là, que j’ai voulu croire en un Dieu plus fort qu’elle. Et j’ai fini par choisir une vie voisine de la mort… pour m’habituer » (Le moine, p. 39)

Un bruit étrange et beau de Zep (BD, Rue de Sèvres, Septembre 2016)

T… comme Travail

« La vie renaît par le travail. Souviens-toi. Trois fois avant le chant du coq, tu me trahiras, dit le Christ à Pierre. Pourtant, c’est à lui, le traître, qu’il confiera la construction de son Eglise. Et cette tâche sauvera Pierre… Nous le savons, aucun travail ne pourra effacer ton immense douleur. Mais il t’aidera à l’adoucir. Mets-toi au travail. Où tu le voudras, en faisant ce que tu juges opportun. Ne reste pas désœuvré. Ici commence le libre arbitre » (p. 40)

L’enfant qui mesurait le monde de Metin Arditi (Grasset, Août 2017)

V… comme Vampire

« Je suis officiellement un vampire depuis un mois, mais sans doute malade depuis beaucoup plus longtemps. Je saignais déjà quand je me jetais dans la foule sur les derniers concerts, l’année passée » (p. 60)

Journal d’un vampire en pyjama de Mathias Malzieu (Albin Michel, janvier 2016)

V… comme Vérité

« Les gens s’en foutent de la vérité. Ce qui compte, c’est ce qu’ils croient. La vérité, ils écrivent par-dessus. Ils la font disparaître à force de fictions, de récits. Ils vivent de ça.Leur vie est un palimpseste» (116).

Celle que vous croyez de Camille Laurens (Gallimard, janvier 2016)

V… comme Ville

« Je vais sur internet pour voir des images de Wellington. Cette ville n’est pas belle, on n’y trouve aucun de ces enchantements architecturaux dont regorgent les capitales européennes, mais il se dégage de ses proportions une sérénité de femme allongée dans son bain – c’est la baie qui fait ça –, une femme au bassin large et aux tripes fécondes. Je me demande quel bruit font ses rues quand on les tape du talon » (Iegor Gran à Nicolas Fargues, p. 21)

Ecrire à l’élastique Nicolas Fargues et Iegor Gran (POL, 2 mars)

V… comme Volcan

« Je me reposerai quand je serai mort. Je suis un drogué du panache. J’ai des cavernes d’Ali Baba plein le crâne, à s’en faire claquer les orbites. Je ne m’ennuie jamais, sauf quand on me ralentit. J’ai dans le cœur un feu d’artifice. Véritable homme-volcan, c’est de la lave qui coule dans mon sang. Je cherche le spasme électrique de la surprise. Je ne sais pas vivre autrement » (p. 13)

Journal d’un vampire en pyjama de Mathias Malzieu (Albin Michel, janvier 2016)

Z… comme Zibeline

« Des bêtes à fourrure qui survivaient à tout, comme j’avais survécu moi-même, parce qu’elles conservaient en elles la chaleur de la vie ».

Le tour du monde du roi Zibeline de Jean-Christophe Rufin (Gallimard, avril 2017)