Mon livre

Les journalistes se slashent pour mourir – La presse face au défi numérique

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« Les journalistes se slashent pour mourir. La presse face au défi numérique » est une enquête, écrite sous la forme d’un dialogue fictif entre un jeune journaliste inquiet et un historien de la presse.

Paru en avril 2016 chez Robert Laffont dans la collection des « Nouvelles mythologies » de Mazarine Pingeot, ce livre cherche à tisser des liens entre le journalisme dont je rêvais – celui d’Albert Londres, de Joseph Kessel et de mon père – et celui qui se construit à l’heure de Twitter et Google.

 

Ils en ont parlé…

Papiers

Le Temps – le 28 juillet 2017
Var Matin – le 31 juillet 2016
Nice Matin – le 31 juillet 2016
Marianne – le 8 juillet 2016
Le Monde – le 30 juin 2016
Paris Match – le 15 juin 2016
Le Figaro – le 3 juin 2016
Information juive – mai 2016
Les Echos – le 25 mai 2016
Le Point – le 19 mai 2016
Metronews.fr – le 10 mai 2016
LCI – le 9 mai 2016
La Règle du jeu – le 4 mai 2016
Le Magazine littéraire – le 25 avril 2016
Livres Hebdo – le 22 avril 2016

Sur le web

Le blog de l’Albatros par Nicolas Houguet – le 20 avril 2016
Toute la culture – 20 avril 2016
Le blog de l’Irrégulière de Caroline Doudet – le 2 mai 2016
Le Nouveau Cénacle de Julien Leclercq – le 2 mai 2016
La Cause littéraire de Laurent Bettoni – le 17 mai 2016
Le JT de Sylvie sur Périscope – 12 juin 2016
Que lire ? – le 14 juillet 2016
Sophielit – le 19 septembre 2016

Premières pages

Au départ, la différence que je percevais était surtout physique. Les journalistes de mon enfance, ceux qui venaient dîner à la maison, accoler l’épaule de mon père au Café de Flore ou débattre à la télévision, étaient bien plus ventrus et corpulents qu’aujourd’hui. Ils tenaient leur journal d’un bras noble et léger, le trimballaient partout comme un doudou, le soulevaient en le montrant du doigt comme pour laisser entendre que toutes les catastrophes du monde s’y trouvaient logées. Leurs cheveux grisonnants au-dessus des tempes, arrangés le matin même, s’étaient progressivement ébouriffés au fil de la journée à la suite de moult discussions affolées. Leur front large, souvent inquiet, portait l’empreinte de la gravité de la situation, tout comme leur silhouette, courbée vers les questions qui les préoccupaient. Ils nuançaient, tentaient de comprendre, se justifiaient ou riaient d’un gonflement de poitrine.

Le journalisme de mon père et de mon oncle n’est pas le mien. Ces temps-ci, je trouve le journaliste bien pâle et amaigri. Il faut dire qu’il n’a pas le temps, lui, de promener son doudou au Café de Flore pour ergoter sur l’actualité, de tremper sa plume dans l’encre des clameurs du monde. Il est bien trop occupé à faire cliqueter les touches de son PC ou de son iMac et à produire autant d’articles qu’il y a de lecteurs en ligne sur son site. Trop occupé à suivre l’audience de son article au moment même où il le relit et en corrige les coquilles. Certains le disent jeune et moderne, mais il paraît n’avoir jamais été si casanier et rabougri. Immobile derrière son ordinateur, avalant inlassablement le même menu de maki californien, de soupe japonaise et de chou chinois dans le même ordre en tachant le même jean, il harponne le lecteur, recycle les informations que ses vieux confrères, ceux du « papier », ont déjà divulguées avant lui.

Il les tweete, les re-tweete, y ajoute quelques « hashtags » en portant haut la fierté de les avoir repérées au milieu de la Toile et d’y avoir consacré le jour sans compter ses heures.
Est-ce parce qu’ils le jugent trop sédentaire, pas assez aventurier que les intellectuels affublent ce pauvre journaliste d’un costume de révolutionnaire prêt à faire exploser le métier, à les dévorer, eux et leurs papiers ? Cette façon d’annoncer sans cesse la mort du journalisme n’est peut-être pas si nouvelle dans l’histoire de la presse : le jeune journaliste a sans doute toujours été le vilain petit canard de son époque, celui qui exaspérait ses pairs en se teignant les cheveux de toutes les couleurs, en se maquillant avec excès et en dilapidant l’héritage moral de la famille. Les chefs de cette grande famille auraient alors joué les inquiets, feint l’affolement. « Il serait peut-être temps de paniquer ? » auraient-ils alerté.

Que craignent-ils encore face à celui qu’ils présentent comme l’agitateur du métier ? Cet ado mal dégrossi dont ils voudraient percer les boutons, dénoncer l’ingratitude physique, le langage et les enfantillages ? Et lui, ce jeune journaliste Web, comment vit-il dans son nouveau corps proliférant de pustules interactives ? On lui en reproche la laideur à longueur de journée, comme s’il y était pour quelque chose… Que peut-il bien vouloir, au fond, quelles conceptions révolutionnaires peut porter ce jeune « geek » au teint jauni, cet impatient du passé, qui espère encore accomplir le journalisme de son père ou de son grand-père ?
Ce nouveau journaliste dont personne n’oserait revendiquer la paternité, réfugié sans histoire, allogène venu de nulle part et ne ressemblant à personne enthousiasme les uns et terrifie les autres. Complexé, tiraillé entre ses rêves de grand reporter et son quotidien rétréci de rédacteur de desk, il semble balancer en permanence entre les deux discours dramatiques qui l’accablent : celui, d’une part, de l’intellectuel conservateur qui le désigne comme l’homme à abattre et celui, d’autre part, du consultant-expert en écriture sur le Web qui le magnifie en conquérant d’un nouveau continent journalistique.

Ayant moi-même exercé le métier de Web-journaliste, j’ai voulu pincer le bras du rédacteur moderne pour savoir s’il sursauterait encore, entendre quelle idée il avait de son métier, de sa vocation, de sa propre mythologie. J’ai donc lu et interrogé des journalistes débutants et des journalistes aguerris, travaillant sur le Web ou le papier, suivi des échanges sur les blogs et forums consacrés à ce sujet et étudié l’enseignement de rédacteurs en chef, contemporains ou des siècles précédents. Le nom des personnes citées, lues, rencontrées et sondées figure à la fin du livre, mais j’ai préféré les transposer dans un récit imaginaire pour mieux entendre les questions qu’elles soulèvent. Au fil de mes souvenirs personnels, de mes lectures et de mon enquête, j’ai essayé de répondre à ces questions, de rencontrer le journaliste moderne, de cerner du mieux possible les représentations dont il est l’objet, les craintes qu’il suscite, de dessiner ses singularités et de chercher à comprendre en quoi il appartient à la noble histoire du journalisme, dont il se sent bien souvent exclu.