Covid-19 : Ce qu’Adrien Proust, épidémiologiste (et père de Marcel) aurait pu nous apprendre aujourd’hui

ingres

Dans « L’amour aux temps du choléra », un certain Adrien Proust était cité par Gabriel Garcia Marquez comme « l’épidémiologiste le plus brillant de son temps, créateur des cordons sanitaires et père du grand romancier ». Médecin militant, républicain et humaniste, préoccupé aussi bien par les problématiques médicales soulevées par les épidémies que par leur impact économique, le professeur Adrien Proust aurait eu, d’après Jean-Marc Quaranta, spécialiste de Marcel Proust, des choses essentielles à nous apprendre aujourd’hui – si bien-sûr nous n’avions pas cherché, à l’instar de son fils Marcel Proust, à jouer les plus forts en niant notre maladie et ses conseils.

C’est en lisant « L’Amour aux temps du choléra » que j’ai appris l’existence d’Adrien Proust et surtout l’influence qu’il exerçait à son époque en tant que médecin spécialiste des épidémies. Son nom n’est mentionné qu’une seule fois dans le livre. J’ai alors tout de suite contacté mon ami Jean-Marc Quaranta, spécialiste de Marcel Proust, maître de conférences en littérature française à l’Université d’Aix-Marseille et toujours prêt à chausser sa lampe frontale pour sonder Gallica de fond en comble et découvrir tout ce qui aurait pu lui échapper sur le continent proustien. Ses découvertes sont étonnantes et mériteraient de faire l’objet d’un livre à part entière. En voici déjà une première synthèse en quelques questions-réponses.

1. Tu as tout de suite accepté le défi que je te lançais ! Tu aurais pu me répondre que ce n’était pas ton domaine…

Je ne suis pas spécialiste de droit sanitaire international, ni de biologie virale, même si au sein de l’Institut « Créativité et Innovation » de l’université d’Aix-Marseille, nous travaillons de façon pluridisciplinaire. Je défends un auteur, Marcel Proust, et je cherche ce que la littérature peut apporter à la société, aux citoyens. Proust a abordé de nombreux sujets – il nous aide à comprendre la jalousie, l’amour, la littérature, l’écriture, l’art. Il se trouve que, en plus de l’œuvre romanesque du fils, nous avons l’œuvre médicale du père, en bonus. La littérature croise ainsi la route de l’histoire des épidémies et du système de santé. J’entre donc dans la question par un biais inattendu, décalé dans le temps et dans les disciplines.

2. Quelles sont les règles d’hygiène du Professeur Adrien Proust ?

Adrien Proust aimait raconter qu’il n’avait eu aucune maladie simplement en gardant ses distances avec les malades qu’il visitait, en se lavant fréquemment les mains et le visage. On retrouve nos fameux « gestes barrières », à l’hygiène rudimentaire et la distanciation sociale. Rien de nouveau donc aujourd’hui.

En renonçant à tester la population, on effectue un saut dans le passé

La microbiologie est à l’époque balbutiante : on a une vision empirique et expérimentale de la transmission des maladies, sans véritable identification des agents pathogènes. Donc pas de tests, seuls les malades signalent l’existence de la maladie. En renonçant à tester la population, en ne testant que les malades ou certaines personnes (très peu) présentant des symptômes, comme cela se fait en France, on effectue donc un saut dans le passé, dans le cas du Covid-19 qui peut être asymptomatique. Cela semble assez regrettable, même si les tests ne sont pas fiables à 100%.

Adrien Proust met aussi en garde contre les pèlerinages, il a travaillé sur celui de la Mecque pour essayer de réduire la propagation des épidémies . Ce qui s’est passé à Mulhouse montre que son constat est toujours d’actualité et l’exemple de l’église évangéliste Shincheonj en Corée en 2014 va dans ce sens ; on pourrait faire la même remarque pour ces pèlerinages modernes que sont les matchs de football qu’on a maintenus au début de l’épidémie.

3. Adrien Proust ne s’est pas limité à l’étude médicale des épidémies. Il a examiné leurs conséquences économiques…

L’articulation du commerce et de la santé est au principe de son travail. Historiquement, la quarantaine s’est imposée comme la solution pour les éviter les maladies contagieuses. Adrien Proust observe que pour les bateaux à voile, elle est souvent bien vécue par les marins. C’est un temps de repos, de respiration pour les hommes comme pour le navire ; c’est ce qu’on constate aujourd’hui à l’échelle de la planète avec la diminution de la pollution.

Mais, la quarantaine est dommageable pour l’économie. Les Anglais, qui dominent à l’époque le commerce maritime, en viennent même à nier l’existence de la contagion pour éviter la quarantaine. « Laisser faire, laisser passer » est leur devise. Mais sans politique sanitaire pour les contenir, des épidémies arrivent des Indes en Italie, en France, en Espagne. Adrien se rend dans ce dernier pays pour y étudier l’épidémie de 1890, et cet épisode de sa vie sera attribué par Marcel au père du héros dans « A l’ombre des jeunes filles en fleurs ».

Dans le domaine de l’épidémie, on ne rattrape pas le temps perdu !

Pour concilier commerce et santé, l’idée d’Adrien Proust est d’une part d’exempter du régime de quarantaine les navires modernes qui ont à bord un médecin indépendant : un médecin « qui nous inspire confiance » – formule délicieuse pour dire « qui ne soit pas corrompu » ; et d’autre part de mettre en place un dispositif de désinfection. Il préconise aussi un suivi sanitaire strict, le signalement des cas avérés ou suspects, des inspections lors des escales. Tout cela permet d’éviter la quarantaine.

De ce point de vue aussi, nous avons fait un saut en arrière puisque le confinement revient à imposer à tous – et aujourd’hui ce n’est pas à l’échelle d’un bateau mais de pays entiers – une quarantaine (en France on pourrait presque parler de soixantaine) qui ne devrait concerner que quelques-uns, à l’époque, les malades, aujourd’hui les personnes porteuses de l’agent pathogène.

Adrien Proust remarque que la quarantaine ne fait pas que gripper l’économie, elle la bouleverse, il y a réellement un avant et un après ; il savait que dans ce domaine on ne rattrape pas le temps perdu !

4. Comment est-il amené à participer à des conférences internationales à ce sujet ?

Né en 1834, docteur en 1862, Adrien Proust est reçu agrégé en 1866, l’année d’un grande épidémie de choléra en France. Chef de clinique à l’hôpital de la Charité, il fait preuve de courage, de dévouement. En cela les soignants dont on salue le travail chaque soir aujourd’hui appartiennent à la même famille de personnel de santé voué corps et âme au patient. À leur image, je le vois comme un militant de la santé, qu’il approche par le biais de l’hygiène.

Homme du XIXe siècle, « médecin empreint d’un humanisme tout simple », selon la belle formule de Pyra Wise qui a tout récemment publié une lettre inédite de lui dans l’excellent Proustonomics, Adrien Proust est convaincu que la science changera, en bien, l’humanité, lui apportera le bonheur, l’épanouissement. Il embrasse l’hygiène comme une cause à faire triompher, il y voit le meilleur moyen de faire progresser la santé des populations. Il publie à la fois des ouvrages très pointus sur la question et des manuels d’hygiène à destination des écoliers. Il prend part, jusqu’à sa mort, aux différentes conférences internationales pour juguler les épidémies, la fièvre jaune, le choléra, la peste sont les maladies les plus mortelles à l’époque et dans des proportions bien plus grandes que les virus aujourd’hui.

L’action d’Adrien Proust dans les mesures sanitaires internationales est décisive

On trouve dans ses livres plusieurs postures culturelles sur les épidémies qui ont traversé le temps, comme les souvenirs involontaires de Marcel. Adrien Proust décrit déjà une Angleterre qui ne croit pas à la contagion et s’en moque (puis se ravise), une Allemagne peu touchée par les épidémies qui arrivent en Europe, alors que l’Espagne et l’Italie payent un lourd tribut. Adrien Proust nous apprend que l’histoire des épidémies se répète ; en France, pourtant, il semble qu’on ait oublié son héritage.

L’action d’Adrien Proust pour mettre en place des mesures sanitaires internationales pour empêcher la propagation des maladies contagieuses est pourtant décisive. À partir de 1874, il représente la France, dans ces conférences et essaie de jeter les base d’un Office international d’hygiène publique. L’idée qui sera finalement acceptée en 1903 et deviendra réalité en 1907. En 1892, la conférence de Venise adopte ses propositions et son effort se poursuit jusqu’en 1903, date de sa mort, précisément au cours de la conférence de Paris, dont il ne verra pas les conclusions. Comme son fils, on peut dire qu’il est mort en travaillant à son œuvre et sans avoir pu l’achever.

L’approche sanitaire parasitée par des intérêts économiques à courte vue

La création de l’OMS, en 1948, marque un aboutissement de ce mouvement né un siècle plus tôt. Il conduit à la fin des années 1970 au recul des maladies sur lesquelles Adrien Proust avait travaillé, et à l’éradication de la variole. Il reste que le budget de l’OMS est ridicule. Elle n’a pas été écoutée par certains Etats (comme la France), quand le 30 janvier 2020 elle a lancé une alerte pour que les pays prennent des mesures fortes « pour détecter rapidement la maladie, isoler et traiter les cas, rechercher les contacts et réduire les contacts sociaux ». D’autre part, l’approche sanitaire est encore, comme du temps d’Adrien Proust, largement parasitée par les intérêts économiques à courte vue et par les tensions entre pays. Le conflit qui oppose les Etats-Unis et l’Europe à la Chine sur la pandémie actuelle, où l’OMS est prise en otage, rappelle les tensions entre la France et l’Angleterre, à l’époque d’Adrien Proust.

Le rapport aux mesures à prendre est aussi irrationnel. Fermer les frontières, les contrôler, est perçu comme protectionniste, voire nationaliste, nos réflexes s’y opposent, ce qui ne nous empêche pas de les fermer à ceux qui se noient, au mépris du droit maritime, et des impératifs humanistes.

Les « geste barrières » disent assez que notre corps est devenu l’ultime frontière. Avec le confinement que nous subissons, les confins, autre nom des frontières ont été repoussés juste autour de nous, « dans un rayon d’un kilomètre ».

5. Aujourd’hui, que gagnerait-on à reprendre « le flambeau » d’Adrien Proust ?

Le combat d’Adrien Proust a été de défendre un système international fort, attentif aux nouvelles épidémies, issu des Etats mais où les chercheurs incitent les politiques à prendre en compte la santé des peuples, à ne pas tout sacrifier au profit, sous peine de risquer un jour de tout perdre ; c’était la quarantaine à son époque, c’est le confinement aujourd’hui.

Il est surprenant qu’il soit totalement oublié, alors même qu’il a trouvé les moyens de concilier, à son époque, les enjeux sanitaires et économiques et jeté les bases des organisations et réglementations sanitaires internationales. Si on transpose ces mesures à ce qu’on connaît aujourd’hui, je vois deux grands axes.

Adrien Proust aurait appliqué des mesures de rétention au plus près du lieu de départ de l’épidémie

L’un est contenu dans le RSI (Règlement sanitaire international), qui est l’aboutissement du travail de militant entrepris par Adrien Proust pour l’hygiène internationale. Il repose sur un système de surveillance et de signalement des cas suspects par les Etats, qui existe aujourd’hui, mais devrait être plus efficace, notamment pour l’identification et le signalement des nouvelles pathologies.

D’autre part, je crois qu’Adrien Proust aurait appliqué les mesures de rétention au plus près du point de départ de l’épidémie. Le principe aurait été de repérer très tôt les porteurs des germes pathogènes, pour éviter de faire monter dans un avion une personne contagieuse. Mais il y a une différence de taille : lui faisait face à des maladies bien connues, alors que les chercheurs sont aujourd’hui confrontés à des virus dont on ne connaît ni le temps d’incubation ni les modes de contagion. Dans ce cas, il aurait certainement doublé ces « gestes barrières » internationaux, de tests massifs avec confinement des porteurs du virus, ce qui a été fait en Corée et en Allemagne. Il est en tout cas certain qu’il aurait tout fait pour empêcher la quarantaine mondiale que nous vivons actuellement.

6. Quand nous discutions de ce projet d’article, tu m’as lancé qu’Adrien Proust aurait probablement, de nos jours, été un « gilet jaune de la santé » !

À le voir sur les photos avec sa barbe, son costume et son lorgnon, et plus encore sur le tableau où il pose en toge professorale, on peut en douter. Il est certain cependant que ses parents, petits épiciers d’un bourg à la charnière de la Beauce et du Perche, seraient aujourd’hui des « Gilets Jaunes » en puissance. Il est devenu l’équivalent de Jérôme Salomon, dont l’extraction est toute autre. Aujourd’hui, les parents d’Adrien Proust craindraient pour l’avenir de leur fils, né dans une petite ville rurale.

Le parcours d’Adrien Proust prouve la capacité perdue par notre République de faire fonctionner l’ascensceur social

Son parcours nous apprend donc aussi des choses sur l’évolution de notre République, la capacité qu’elle a perdue d’aller chercher les élites où elles se trouvent, de faire fonctionner l’ascenseur social, de privilégier le mérite sur l’arrivisme, toutes choses que les « Gilets Jaunes » ont pointées. Il serait intéressant de demander son avis à Aymeric Patricot qui vient de publier un livre sur ce mouvement (« La Révolte des Gaulois » aux Éditions Léo Scheer ndlr).

Avec le développement des moyens de transport le monde se trouve dans une situation sanitaire inédite, bien pire que celle qu’Adrien Proust a pu connaître. Les échanges commerciaux se sont développés beaucoup plus rapidement que le contrôle sanitaire, on le paye aujourd’hui. Sans prise de conscience, la crise actuelle se renouvellera.

Le temps fait qu’Adrien Proust est nécessairement en retard sur nous en matière de connaissances, mais par un retournement du temps qui aurait intéressé son fils, nous sommes bien plus loin encore en arrière en matière de politique de santé et de gestion des épidémies. En procédant à des confinements massifs et sans discernement, on en revient à « l’hygiène internationale » avant son combat.

Devenons des « masques jaunes » pour poursuivre le combat d’Adrien Proust

L’engagement humaniste d’Adrien Proust à l’égard de la santé publique, son idée du rôle de la France dans le monde, sa position sur la nécessité de faire pression sur les Etats au niveau international pour préserver la santé des peuples sont autant d’idées qui ont structuré son action et sa vie. Elles sont d’une brûlante actualité. Il faut les reprendre, les répandre, elles doivent au moins se faire entendre dans le débat actuel et dans les combats à venir.

Le symbole de ces luttes ne sera sans doute pas le « gilet jaune », mais d’ores-et-déjà, en France, le masque artisanal en est une illustration assez pathétique. Il signifie à la fois l’abandon des peuples par les pouvoirs publics et la capacité des citoyens à se prendre en charge quand l’Etat manque à ses missions. Devenir des « masques jaunes », pour défendre l’hôpital public, saluer le dévouement de son personnel et demander une véritable politique de santé internationale, c’est peut-être une manière de poursuivre le combat d’Adrien Proust, médecin républicain et humaniste.

7. Quelles étaient les relations entre Marcel et son père ? Et en tant que grand malade, suivait-il les conseils du Professeur ?

Les relations de Marcel et d’Adrien sont complexes, sans doute comme toutes les relations père fils. La vie que Proust mène dans sa chambre, son régime alimentaire, ses rythmes de sommeil tout cela est aux antipodes de ce que recommande Adrien Proust dans son « Traité d’hygiène » qui est l’opposé du confinement : renouvellement de l’air, sorties, exercice, lumière, soleil.

Marcel a opéré une sorte d’Oedipe sanitaire

C’est une manière pour le fils de prendre le contre-pied du père, une sorte d’Œdipe sanitaire. La mère du héros affirme, dans le roman, qu’elle sait soigner son fils mieux que tous les médecins. Pour autant, dans une lettre très touchante qui suit la mort de son père, Marcel bénit son confinement, les heures « passées à la maison qui, dit-il, m’ont fait tant profiter de l’affection de papa ces dernières années ».

8. Pour finir, parlons de toi : que raconte l’étymologie de ton nom de famille, Quaranta, sur la quarantaine ?

Mon patronyme viendrait de mes ancêtres qui faisaient respecter les quarantaines aux troupeaux lors du franchissement des cols entre certaines vallées des Alpes méridionales. En m’intéressant aux travaux d’Adrien Proust, je renoue peut-être avec une vieille tradition familiale !

 

Biographie de Jean-Marc Quaranta :
Maître de conférences en littérature française à l’Université d’Aix-Marseille, Jean-Marc Quaranta est membre du CIELAM et de l’InCIAM (université d’Aix-Marseille) et chercheur associé à l’ITEM (CNRS). Il a publié « Le Génie de Proust » (Honoré Champion, 2011) ; « Houellebecq aux fourneaux » (Plein Jour, 2016) ; « Marcel Proust, Lettres au duc de Valentinois » (Gallimard, collection blanche, 2016) et il vient d’achever un ouvrage à paraître sur Marcel Proust et Alfred Agostinelli, son chauffeur et secrétaire.

Crédit image : Détail de « Œdipe explique l’énigme du Sphinx » par Jean-Auguste-Dominique Ingres