Crise sanitaire : Maurizio Rossi, prêtre italien, me raconte les effets de l’épidémie sur les pratiques catholiques de son village

giorgio_de_chirico

Maurizio Rossi est prêtre catholique et théologien, il vit dans un village près de Bologne, en Italie où il est curé de deux petites paroisses. Après plus d’un mois de confinement, alors que les lieux de culte sont clos, que les enterrements sont interdits et que le simple fait de tenir la main d’un proche pour l’accompagner vers la mort est devenu impossible, je lui ai demandé de me raconter comment sa communauté et lui traversaient cette période.

Quand j’ai rencontré Maurizio, en Italie, il y a environ 15 ans, il vivait entre Bologne et Bergame tout en terminant ses études à Paris, au Centre Sèvres. Entre temps, il a passé son doctorat de théologie à Vienne et il a pris la responsabilité d’une communauté chrétienne.  A l’époque déjà, il y avait chez lui ce mélange de calme et de bougeotte, cette façon de voyager à pieds dans le monde entier, de connaître le vin et la « pasta » aussi bien que la littérature et la Bible et de parvenir, malgré tout, à poser ses valises, au moins le temps d’un dîner pour reprendre son souffle, mener une conversation paisible dans la lenteur et l’application si gracieuses qui caractérisent son accent italien en français.

« Être là »

Dans nos conversations, il évoquait souvent l’importance qu’il accordait, dans sa vie comme dans sa « pastorale » (c’est-à-dire dans sa réflexion sur la théologie et la pratique religieuse), aux relations humaines, à la présence, au fait d’ « être là » pour les autres. Comment reconsidère-t-il son rôle aujourd’hui, au sein de la communauté chrétienne dont il a la responsabilité, au moment où il ne peut plus « être là » pour elle ?

Si je le contacte aujourd’hui, c’est non seulement pour prendre de ses nouvelles après toutes ces années, savoir comment se porte sa famille qui vit à Bergame, épicentre du virus. Mais aussi pour qu’il me raconte, en tant que prêtre et habitant de l’un des pays les plus gravement touchés par le Coronavirus, ce qu’il observe, comprend et ressent. Ses réponses sont si éclairantes que je les transcris ici pour les partager avec vous.

Cher Maurizio, comment vas-tu et comment va ta famille à Bergame ?

Je vais bien, merci Lauren, malgré la préoccupation pour ma famille. Dans la Fraternité où je vis, nous cherchons à nous protéger le mieux que nous pouvons. Cela veut dire qu’il faut rester chez soi, prendre soin d’autrui et de soi-même.

A quoi ressemble le village où tu officies ?

Je suis prêtre dans une communauté chrétienne formée par l’union de deux petites paroisses, situées à une dizaine de kilomètres au nord de Bologne : celle de Stiatico et celle de Casadio, l’une à coté de l’autre, dans un contexte rural que j’aime beaucoup. Au total, cela représente environ mille personnes. Les fidèles sont, pour la plupart, des personnes qui travaillent la terre et qui ont, pour cette même raison, un sens très concret de la vie, une finesse d’esprit et souvent une grande qualité relationnelle. Disponibilité et générosité sont les qualités nécessaires pour qu’une communauté – c’est-à-dire des personnes qui décident de cheminer ensemble – puisse se réaliser. Et à Stiatico et Casadio, c’est exactement ce qui se produit.

J’apprends beaucoup en travaillant avec ces femmes et ces hommes. J’ouvre une forme de disponibilité intérieure pour rendre les choses « simples » – au sens « franciscain » du terme.

A quoi ressemble la vie de ce village ces jours-ci ?

En ces temps marqués par l’épouvantable pandémie du Covid-19, toutes les activités ont cessé. Plus d’Eucharistie, plus de sacrement à vivre et à célébrer ensemble. Les communautés sont ainsi mises à l’épreuve et toutes les habitudes sont bouleversées. Je mesure encore plus à quel point la liturgie structure le temps et l’espace en donnant du sens.

Le « télétravail » est-il possible pour un prêtre ?

Non (rire), pour ma part, je ne pratique aucun rite par téléphone. Si l’on ne peut pas le faire ensemble, alors on attendra le moment opportun. Rien ne peut remplacer la relation personnelle, qui est le véritable trésor : c’est dans l’espace de la relation que les choses se passent, que les événements adviennent.

Je donne beaucoup d’importance à la question des relations. C’est un des piliers de mon activité pastorale. Je pense que le christianisme de façon générale, dans notre époque, est amené à redécouvrir les vertus des petits groupes. Je pense, par exemple, aux petits groupes de lecture biblique, aux groupes des jeunes foyers, etc. A la grande foule, je préfère les petits groupes dans lesquels on peut se connaître, partager un repas, livrer les récits de notre itinéraire de vie et voir de quelle façon ils croisent le chemin de l’Evangile et la parole de Dieu.

Pourtant, tu m’as parlé de « pastorales téléphoniques »…

Je consacre simplement du temps à appeler les gens de la paroisse que je connais, les familles qui ont les enfants à la catéchèse, les animateurs pour leur porter une parole d’amitié et de soulagement en ce temps noir. Je parle un peu avec les personnes de la paroisse, mais rien d’autre, aucune bénédiction par téléphone, ce n’est pas dans mes cordes. A mon sens, c’est déjà très important d’être capable de soigner la relation interpersonnelle et de mettre un peu de sagesse relationnelle dans les engrenages de notre monde.

On parle beaucoup, ces temps-ci, des relations humaines, notamment dans le milieu des entreprises. On s’interroge sur la façon de les améliorer, mais il est difficile de mettre réellement en circulation cette sagesse relationnelle dans des cultures comme celles de nos sociétés occidentales. La Bible a beaucoup de trésors à donner par rapport à ce sujet.

Comment adapter les pratiques et traditions ?

Les pratiques pastorales ont été stoppées d’un seul coup et à juste titre, à mon avis. Ce n’était pas le moment de tergiverser. Par conséquent, tout s’est arrêté : réunions, catéchèse, groupes, liturgie sacramentaires… La vie tout court a pris les contours de l’intérieur de la maison.

Alors, que faire le dimanche pour remplacer la messe ? J’ai opté pour un silence respectueux, pour vivre ce moment particulier en essayant de comprendre. Le diocèse de la ville, en attendant, avait mis au point l’émission de l’Eucharistie de l’évêque en direct à la TV. Pour certains, c’est un bon système qui permet de rester en communion ; pour d’autres, non.

Ce que je pense à ce sujet c’est que nous touchons là le cœur de la question : qu’est-ce qu’une action liturgique ? Qu’est-ce que c’est un rite ?

En ce moment, le vrai problème est qu’on ne peut pas célébrer les enterrements. On ne peut même pas accompagner les personnes en leur tenant simplement la main pour le passage à la mort. Cela pèse énormément car il n’est pas humain de mourir en solitude.

Il est très important pour moi d’accompagner, de ne pas laisser seules les personnes qui approchent de la mort, qui n’ont plus que quelques jours à vivre, de rester à côté d’eux même en silence, surtout en silence. Être là pour eux. Être là est essentiel. Avec douceur, avec respect, en silence. Ce silence qui peut-être une parole en soi, qui peut être une façon d’exprimer l’amitié, de donner du courage. Une façon de dire doucement aux personnes qui vont mourir qu’elles ont été courageuses toutes leur vie et que c’est le moment de se montrer encore courageux une dernière fois et jusqu’à la fin. L’amitié et la liturgie permettent cela. Et ce qui est triste, c’est qu’on ne peut pas honorer ce passage très précieux, très humain, que la liturgie honore si bien.

Constates-tu une augmentation de la religiosité dans le pays ?

Non, je n’observe pas spécialement d’augmentation de la religiosité, mais plutôt je dirais une expérience profonde de vulnérabilité oui. C’est une expérience qu’on est en train de faire aussi bien sur le plan collectif qu’individuel. Une sorte de dépaysement. On touche l’incroyable fragilité de toute garantie, de toute certitude. Je ne sais pas si c’est pareil en France mais ici en Italie, dans les villages les plus touchés, on a senti l’expérience très forte d’une vulnérabilité, l’idée qu’il suffit de rien du tout pour quitter ce monde. Il suffit d’un virus, c’est à dire quelque chose qu’on ne voit même pas pour partir. On le savait, bien-sûr mais là on l’a senti.

Cette vulnérabilité peut-elle transformer le « monde d’après » ?

Cette expérience de vulnérabilité est personnelle mais aussi sociale, relative aux modèles de développement que nous avons mis en place. On s’interroge beaucoup sur ces modèles que nous avons mis en place. Y compris d’un point de vue économique car la vulnérabilité de la bourse est très frappante. De façon plus générale, ces modèles nous humanisent-ils ou nous déshumanisent-ils ? Il est urgent d’intégrer l’idée fondamentale de vulnérabilité au cœur même de nos modèles de développement sociaux et économiques, conditions nécessaires pour devenir des modèles plus humains, le plus humain possible. Avec les gens de la paroisse, nous travaillons beaucoup sur le lien entre la parole de l’évangile et la parole de l’histoire que nous sommes en train de vivre.

Sur le plan spirituel, cette expérience de vulnérabilité ouvre des horizons personnels et nous aide, nous oblige même à nous poser des questions. Peut-être affine-t-on notre rapport au monde, notamment par le biais de la prière. La prière personnelle devient plus « consciente » et plus profonde.

Faut-il chercher un sens à ce cataclysme ? 

Il s’agit d’une authentique césure historique. La leçon à tirer est celle qui permettra de sortir de cela tous ensemble. Il est temps de construire ensemble, tous ensemble notre avenir en laissant derrière nous les murs qui séparent. Comme dit le pape François, il est temps de bâtir des ponts et non des barrières. Le modèle à suivre est celui d’une solidarité universelle. Les autres modèles ont montré leurs insuffisance et leurs dangers.

Personnellement, y’a-t-il un auteur, un livre qui t’aident à affronter cette période ?

La philosophie de Levinas est fort actuelle. Le visage d’autrui est pour moi une constante question et une responsabilité.

 

Peinture : Giorgio De Chirico