Crise sanitaire : Gaston Marie, le récit d’un médecin de garde, au lendemain d’une nuit de Covid

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Gaston Marie est interne en cancérologie à Paris. La nuit du 4 au 5 avril, il a été appelé pour assurer la garde dans un hôpital en manque de personnel. De retour chez lui le lendemain, il a accepté de me raconter le minute par minute de ces vingt-quatre heures au contact de l’épidémie et a souhaité livrer un appel important à une prise de conscience collective au sujet de notre système de santé en péril, même hors-Covid. 

Lorsque j’ai contacté Gaston pour prendre de ses nouvelles au lendemain de sa première nuit de garde dans un service hospitalier dédié au Covid19, sa première réaction m’a étonnée. Il a commencé par me rassurer, rappelant que les nouvelles toutes récentes étaient plutôt bonnes, que les chiffres se stabilisaient et que les équipes soignantes parvenaient à composer malgré le manque de moyens en essayant de limiter les dégâts. Oui mais ces quelques mots réconfortants n’étaient qu’une façon de m’éveiller au vrai problème. La médecine de guerre n’est pas liée au Covid ni au manque de masques. Du moins pas uniquement. Elle est liée à un système de santé qui s’écroule depuis des années. Elle est liée à la solidarité et à la bonne volonté ahurissantes d’équipes soignantes qui ne cessent de tirer la sonnette d’alarme depuis bien avant l’épidémie et qui méritent des applaudissements, non pas seulement à 20 heures jusqu’à la fin du confinement, mais jour et nuit et toute l’année.

En parallèle de ses études de médecine, Gaston Marie est un passionné d’écriture. Depuis février 2018, il anime chaque jour un compte Instagram nommé « Croquis littéraires » sur lequel il raconte des fragments de vie ordinaire attrapés dans le métro parisiens ou dans d’autres lieux de son quotidien, textes courts illustrés par sa compagne @Vaness_tbn. L’an dernier, il a suivi un atelier d’écriture à l’école Les Mots pour laquelle je travaille régulièrement. C’est comme cela que nous nous sommes rencontrés. En février 2020, il a signé son premier roman « Un battement d’elle » aux éditions Librinova dans lequel il raconte la vie et la renaissance d’une femme de 52 ans confrontée au cancer. Je lui laisse la parole et je le remercie pour ce récit intense, émouvant et éclairant. 

NB : Comme vous le noterez tout de suite, la « nuit » de garde commence à 9 heures du matin. Je m’en suis étonnée mais c’est apparemment normal. Une « nuit de garde », dans le jargon de l’hôpital, signifie en fait une garde qui nécessite de passer la nuit sur place mais qui peut commencer à toute heure et durer jusqu’à vingt-quatre heures.

7 heures

Hier j’ai été appelé. Je vais prêter main forte dans un hôpital parisien pour une garde d’intérieur. Comme de nombreux internes, je m’étais porté volontaire pour suppléer aux médecins malades, et ce soir, je viens me mêler à ce désordre médical. Lorsque l’on a besoin de nous, nous recevons un appel du syndicat. Celui-ci nous met en contact avec le médecin qui gère la liste de garde de l’hôpital. Le médecin en question est très clair et empathique, il me communique divers documents pouvant me servir : Gérer un décès d’un patient Covid-19 positif, gérer une détresse respiratoire d’un patient Covid-19 positif, le plan de l’hôpital, les codes informatiques. J’ai reçu également des vidéos et e-learning sur l’habillage-déshabillage d’un patient atteint du virus, je les ai regardés anxieusement plusieurs fois.

9 heures

Au volant de ma voiture, je ressasse les idées transmises par la télévision et la radio, et j’anticipe ce chaos que doit être un service quasiment dédié à 100% au Covid19. Même si l’on confronte ces informations ardentes avec le savoir médical plus rationnel, on ne peut s’empêcher de craindre ce « raz-de-marée » de patients tant décrit. D’ordinaire, je suis cancérologue, c’est-à-dire que je traite des patients atteints exclusivement de cancer, certains d’entre eux sont testés positivement pour le Covid, mais je n’ai jamais eu affaire à un service occupé intégralement par de tels patients. À peine la voiture garée, je n’ai déjà plus de repères. Je suis catapulté dans l’hôpital que je ne connais pas. J’essaie de m’orienter, jusqu’à trouver le médecin que je vais relayer. Nous échangeons brièvement : il est addictologue, leur service entier a été transformé en service avec patients positifs pour le Covid-19, la gériatrie également a été entièrement transformée, la médecine de rééducation aussi pour la moitié de ses lits. Seulement l’unité de psychiatrie n’a pas changé de fonction mais vu la proximité avec les patients atteints du virus, il craint que les patients de psychiatrie soient contaminés également très bientôt.

Un hôpital qui n’avait aucune pathologie aiguë auparavant se retrouve pleine de patients à surveiller régulièrement et sans réanimation à proximité. Les anciens patients suivis dans cette structure sont les plus à plaindre. Leurs médecins sont réquisitionnés pour s’occuper de pathologies autres que les leurs. Le médecin qui me reçoit me dit sur un ton agacé : « je sens que nos patients alcooliques vont replonger ».

10h20

Il me montre les différentes unités et m’indique où sont les endroits pour s’habiller. Lorsque je lui précise que j’ai bien observé les vidéos, et que je sais quoi jeter et quoi garder, il me dit que l’on ne peut pas jeter les sur-blouses comme dans les vidéos car on n’en a pas assez. Pour les masques, ils s’estiment chanceux, ils en ont « suffisamment », dit-il. Comprendre qu’ils en ont assez pour que chacun en change toutes les 4 heures (donc pas le droit à l’erreur, puisqu’une fois enfilé, plus d’eau, plus de nourriture, et surtout pas de faute d’asepsie). Pour les patients hautement contaminants, ceux qui toussent, crachent, ou sont sous oxygène à haut débit, il me donne un masque FFP2 emballé sous plastique. Celui-là, il me conseille de le garder précieusement car ils n’en ont pas assez. Je l’enfourne dans ma poche avant de le suivre.

11h15

Il veut me montrer la chambre de garde pour poser mes affaires. Sur le chemin, on discute. Il me fait part de bonnes nouvelles, me rappelle que la plupart des patients vont bien, que chez les personnes âgées, la mortalité est de 10 %, c’est un chiffre conséquent mais cela veut tout de même dire que 90 % d’entre eux vont s’améliorer et guérir. Il me dit aussi que les urgences ont 30% d’entrées en moins sur les deux derniers jours, que selon lui on arrive à un vrai plateau voire une diminution de l’épidémie en Île-de-France, il remarque aussi que ces derniers jours, il y a davantage de lits disponibles Covid-19 que de cas déclarés. Les réanimations sont toujours pleines, par contre, et le seront encore longtemps.

« C’est ici », me dit-il, en me montrant une porte à code abîmée. Nous montons tous les deux d’un étage, un couloir devant nous dessert une chambre, elle aussi, fermée par digicode et des toilettes lugubres séparées. La chambre est dans un état comparable à beaucoup de celles de l’APHP, un lit une place en bois avec un sommier sommaire, un matelas plastique défoncé en son centre et marqué par l’usure, une sorte de taie d’oreiller remplie de coton, les draps de l’ancien interne de garde sont là et encore marqués par sa nuit sur place, l’évier est bouché, le rideau plastique est déchiré, un tabouret bancal sert de table de nuit.

Il précise qu’avant, il y avait des rats, mais que maintenant ils ont cloué des planches de bois donc ça devrait les empêcher de rentrer. Il me conseille tout de même de mettre des draps sous la porte. Si je veux des draps propres, il me suggère de les demander à une aide-soignante dans un service, car il ne faut pas rêver, personne ne va changer ceux de la chambre.

Je lui fais part de mon étonnement, car il me semble que le service est finalement plus calme qu’il n’y parait dans tous les médias. Il me dit que grâce à l’avance qu’ont eu les hôpitaux du Grand Est, les équipes se sont bien organisées. Les services pouvant retarder leurs activités ont été transformés en unité Covid-19 avec une formation précaire certes, mais qui aura, au moins, permis d’absorber l’afflux de patients et d’éviter la catastrophe.

Il me transmet le téléphone de garde, me donne son numéro au cas où, puis s’en va.

12h40

Je dépose mes affaires avant d’essayer d’engloutir quelques nouilles froides que j’avais emportées. Quelques minutes plus tard, je suis appelé pour une patiente qui vient de mourir. C’était attendu, elle avait plus de 90 ans et sa situation s’empirait. Je dois aller constater le décès. La première question sur toutes les lèvres : la patiente était-elle atteinte du Covid-19 ?

Car c’est l’anxiété, plus que la panique, qui prédomine dans l’hôpital. Les patients sont testés au moindre symptôme, mais un résultat négatif n’indique pas forcément qu’il n’y a pas de contamination. L’absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence. Alors, souvent les patients sont prélevés à nouveau en cas d’examen négatif.

Après avoir noté l’heure du décès constaté, 13h10, j’essaie de communiquer avec l’infirmière pour rédiger mon observation. Elle est troublée, cherche un peu partout, une collègue vient l’aider, puis une autre. Je comprends qu’elles sont comme moi, catapultées dans le service, pour remplacer les titulaires précédent.e.s qui sont tombé.e.s malades. Dans le calme apparent du poste de soin, l’anxiété est palpable.

Je regarde le dossier de la patiente décédée plus tôt : le dépistage Covid-19 a été prélevé ce matin, mais il est encore en attente. Cependant, si la patiente était atteinte, il nous faut descendre le corps en 2 heures, et la famille n’a donc que 2 heures pour venir au compte-goutte lui faire un ultime au revoir. Après plusieurs appels passés au laboratoire qui ne répond pas, une discussion avec l’équipe et un appel au médecin que j’ai relayé plus tôt : nous décidons de la considérer positive pour ne pas prendre de risque.

14H00

J’appelle la nièce de la patiente, qui est sa personne de confiance. Elle s’y attendait, elle ne souhaite pas venir, personne ne va venir. Je raccroche et s’abattent sans prévenir les milliers de documents administratifs à remplir, les différents détails organisationnels relatifs à la mise en bière d’une patiente potentiellement contaminée. Tout le monde vaque à sa tâche sans broncher, en suivant les recommandations officielles des petits papiers.

Le reste de l’après-midi

La garde continue, étrange, des unités nomades, désertées par leurs occupants habituels, où l’on traite de symptômes bénins en craignant l’aggravation rapide puis la mort subite, avec toujours en tête que si l’état du patient s’aggrave vraiment, il n’y aura peut-être pas de cavalerie selon son âge et les opportunités présentes au moment de l’aggravation.

Le plus dur, c’est de ne pas oublier de soigner les patients non atteints du Covid-19, les grands oubliés des médias. Et cette peur d’aller voir un patient qui a fait une chute sans gravité dans sa chambre, car c’est une personne âgée et que l’on n’aimerait pas prendre le risque de la contaminer. Peur de contaminer les non atteints, en essayant de ne pas faire de faute et de ne pas omettre tous les risques plus mortels que ce virus : un infarctus, une hémorragie, un coma…

La nuit

Je suis dans le bureau plongé dans le noir, sur un ordinateur de la dernière décennie, me perdant entre les logiciels que je ne connais pas pour prescrire un satané Doliprane. Et puis au couinement, je tourne la tête et je vois ce rat effrayé qui galope à travers le bureau et qui s’enfonce dans un trou invisible à l’œil nu : de toute évidence, il est plus habitué à fréquenter les lieux que moi.

9 heures du matin, nouveau jour

Je transmets au médecin qui me relaye – elle aussi interne est en renfort et elle ne connait pas non plus l’hôpital – les différentes informations de la nuit et les patients à surveiller, je lui explique pour les draps, le rat, les couloirs dans lesquels on se perd. Elle prend le téléphone, ma garde est terminée.

10 heures

De retour chez moi, je réfléchis à ce samedi passé entre les murs de l’hôpital.

Ce qui m’a marqué, surtout en tant que médecin ponctuel dans ce service, c’est l’organisation qui s’est installée et qui est assumée par tous. Ce sont des médecins, infirmiers et aides-soignants de psychiatrie, addictologie, gériatrie et de médecine de rééducation qui se sont retrouvés, du jour au lendemain, à traiter des humains avec une pathologie infectieuse contaminante et possiblement asphyxiante. Sans reculer, sans broncher, avec le sourire et les dents serrées.

Danser dans les ruines

« La pénurie matérielle » ? Oui, elle me frappe aussi. Mais pas celle qui est signalée dans les médias. En l’occurrence, j’ai disposé de gel hydro-alcoolique toute la nuit, j’ai eu plusieurs masques chirurgicaux et un masque FFP2, utilisés avec beaucoup de retenue. La pénurie matérielle est cependant bien plus grave et globale que cela. Elle relève du système de santé tout entier, qui laisse les murs de ses hôpitaux s’effondrer sur ses soignants. Ces mêmes soignants qui, hier, avaient déjà un genou à terre et criaient ne plus pouvoir supporter à eux seuls tout le poids de ces bâtisses qui leur brisaient le dos, se retrouvent aujourd’hui à devoir accélérer le pas, changer chaque soir de partenaire, apprendre la nouvelle chorégraphie d’une épidémie en cherchant à repousser de toutes leurs forces la fatigue d’un côté et de l’autre la toiture de leur bâtiment qui ne va pas tarder à s’écrouler.

Vas-y mon grand, c’est pour le pays

Les humains de l’hôpital ont un amour de leur métier hors norme, une abnégation insensée, une malléabilité militaire, et des mots toujours optimistes. Pendant qu’une organisation opaque les mobilise sur des postes qu’ils ne connaissent pas avec une tape dans le dos et en leur disant « Vas-y mon grand, c’est pour le pays ». Ce qui est digne de la médecine de guerre durant cette crise ce n’est pas le personnel, ce sont les moyens, ce sont les individus jeunes parachutés « au front » sans formation et sans encadrement, ce sont ces murs de l’hôpital plus piteux d’années en années. J’ai vu des étudiants en médecine et infirmiers remplacer des aides-soignants, des infirmiers n’ayant pas mis un pied à l’hôpital depuis 10 ans revenir pour gonfler les rangs, des brancardiers âgés poussant des brancards de patients toussant et crachant.

L’une de mes gardes les moins difficiles

Personnellement, cette garde je ne l’ai pas vécue de façon traumatisante. Ce qui change des gardes habituelles, c’est l’anxiété d’être infecté et donc les mesures d’hygiène à respecter en dépit du matériel présent mais limité. Ce qui change, c’est d’avoir tous les lits remplis pour une même pathologie, d’avoir une équipe de remplaçants, de ressentir le danger, mais on travaille toujours autant.

Oui c’est probablement une de mes gardes les moins difficiles et pour laquelle j’ai eu le plus de reconnaissance, car vous n’avez pas de comparatif, nous les avons. Vous ne savez pas que ce sont nos conditions habituelles de travail en temps normal. En réalité, les lits sont toujours aussi pleins et nos horaires sont identiques. Les patients eux sont différents, leurs pathologies sont plus variées, ce qui demande souvent plus de flexibilité et de travail.

C’est toute l’année qu’il faut nous applaudir

C’est toute l’année que vous devriez vous rendre compte des efforts et sacrifices que l’on fait pour votre santé, pas seulement lorsque vous ressentez notre utilité. Oui, ce qui me reste en travers de la gorge, c’est de recevoir ces applaudissements à 20h, ces messages d’encouragement de mes proches, alors que c’est ce que l’on fait toute l’année, tous les jours. Demandez à un interne de garde aux urgences si il travaille moins en ce moment qu’il y à 6 mois, ou à une cadre de santé si ses lits sont moins disponibles aujourd’hui ou il y a un an, ils vous regarderont ahuri.

Reconstruire l’hôpital

Les renforts et les moyens exceptionnels, il les faudrait toute l’année ! Ce manque de moyen, il est présent depuis que j’ai commencé médecine et il ne fait que s’aggraver. Aujourd’hui il occupe les médias car ce dysfonctionnement vous met en danger et parce qu’on ne sait pas où ce virus peut frapper. Mais demain, lorsque vous ne serez plus immédiatement concernés, lorsque les médias passeront à un autre sujet, vous nous aurez oublié. Mais nous serons toujours là, sous ces débris, à tenter de maintenir ce qui reste de l’édifice.

Nous serons tous un jour confrontés à la maladie ou à la mort, avec ou sans virus. Lorsque l’épidémie sera terminée, nous resterons toujours aussi mortels et nous arpenterons alors les chambres de cet établissement malmené. Il ne faudrait pas avoir à simplement maintenir ce lieu central qu’est l’hôpital, il faut le reconstruire totalement, et pour cela, nous avons besoin que l’intérêt perdure au-delà de la crise, et qu’enfin nous soyons entendus pour votre intérêt.

 

Crédit image : « Médecin pacifiste » de Bansky