Crise sanitaire : Hadia Decharriere, soignante et écrivaine, m’aide à convaincre mon père de rester chez lui

Hadia

Hadia Decharriere est chirurgienne-dentiste et écrivaine. C’est à ce double-titre que je la sollicite après l’avoir entendue, dans un récent podcast, raconter ce qu’elle conseillait à ses patient.e.s et ami.e.s, en particulier celles et ceux âgé.e.s de plus de 65 ans, pour affronter cette période cauchemardesque. Ses recommandations, douces et radicales à la fois, m’ont fait penser qu’elle serait LA bonne personne pour remplir une mission urgente à laquelle je ne cesse d’échouer depuis le début du confinement : convaincre mon père de RESTER CHEZ LUI (complètement, oui oui !).

Journaliste ultra-sociable de 70 ans, mon père est habitué à négocier, avec un charme et une joie de vivre qui peuvent inspirer les plus folles dérogations, absolument toutes les règles auxquelles on chercherait à le soumettre. Non seulement parce qu’il est un indécrottable optimiste, mais aussi parce que ce qui compte pour lui c’est avant tout d’être sûr que ses deux enfants (respectivement 36 et 40 ans) sauront se faire à manger, se laver les mains et les dents (« mais non, ça va très très bien nous, ma chérie, mais toi surtout, comment tu vas ? Je peux faire tes courses tu sais ? Tu veux que maman te fasse à manger ? J’en profiterai pour te déposer un masque, il paraît que tu n’en as pas ! »). Comme je l’aime plus que tout et que je ne veux pas m’énerver, ni contre lui ni contre toutes les personnes de son âge qui adopteraient la même attitude profondément exaspérante, imbécile et pourtant si difficile à blâmer, je laisse Hadia leur parler. Et je la remercie infiniment pour le texte magnifique que mon appel au secours lui a inspiré.

Hadia Decharrière : lettre à ceux qui ne veulent pas croire à leur vulnérabilité

Quand Lauren m’a demandé avec une grande délicatesse si j’avais la possibilité de rédiger un texte sur le confinement et la nécessité de s’y soumettre, j’ai su immédiatement qu’elle ne s’adressait ni à la chirurgienne dentiste, ni à l’auteure, mais à la frontière qui ne permet pas de distinguer l’une de l’autre. Elle voulait aider son père et tous ceux qui comme lui n’ont peut-être pas envie de croire à leur vulnérabilité.

J’ai pu mesurer l’importance de la crise sanitaire qui allait se jouer quelques jours avant la mise en place des consignes de confinement. Alors que j’exerçais encore au sein de mon cabinet, préoccupée par la réalité d’un virus dont on ne connaît pas grand chose, une amie proche, qui est aussi une consœur, a partagé avec moi le message vocal d’un médecin anesthésiste de l’hôpital de Strasbourg. Il ne m’a fallu qu’une seconde pour comprendre que l’on ne mesurait pas encore, à Paris, ce qui se jouerait dans les semaines à venir.

« Nous ne pourrons pas soigner tout le monde »

L’effroi dans sa voix m’a sidérée. Ses mots se répétaient comme autant d’échos cauchemardesques.

« Nous ne pourrons pas soigner tout le monde, vous ne vous rendez pas compte de ce qui se passe ici, nous devons déjà faire des choix ; nous n’avons qu’une semaine d’avance sur vous, protégez-vous, protégez les vôtres ».

Je ne me suis jamais autant sentie soignante qu’à ce moment précis. J’ai compris qu’il faudrait protéger les plus vulnérables. Reporter les soins des enfants qui, s’ils ne présentent que peu de symptômes, sont des facteurs de transmission importants. Appeler tous les patients de plus 80 ans ; puis ceux de plus de 70 ans ; puis ceux de plus de 60 ans. Expliquer à un adulte en parfaite santé que si sa soixantaine ne le classe pas encore dans les rangs de la grande séniorité, son lit de réanimation serait, en cas de trop forte affluence, transmis à un patient de trente ou quarante ans.

La patiente de 70 ans qui voulait se promener au parc

Quarante-huit heures après ce constat, le confinement a été instauré en France sans être précisément nommé. Une patiente de 70 ans m’a appelée pour me raconter ses balades dans le parc désert qui se situe à côté de chez elle. Je me suis rendue compte que l’effroi ne l’avait pas encore envahie. Quand je lui ai intimé de rester chez elle, elle en fut ébahie.

Les cabinets dentaires, fort vecteurs de contagion, ont rapidement reçu l’ordre de fermer leurs portes. Un grand vide s’est alors installé en moi. Comment pourrais-je maintenir mon rôle de soignante si je n’ai plus la possibilité de recevoir mes patients ? J’ai décidé de rédiger un mail à tous mes patients en cours ; combien d’entre eux se trouvent dans la même situation que la patiente de 70 ans, qui, quotidiennement, sort de chez elle, incrédule ? Si je ne peux plus intervenir dans leur bouche, mon rôle consiste désormais à leur fournir l’information nécessaire au maintien de leur bonne santé. J’ai envoyé un mail clair et concis. Il faut désormais rester chez soi. Ne pas considérer l’injonction comme une simple posture, mais ne pas non plus se laisser envahir par la peur ou la colère. Je voudrais qu’ils comprennent combien les sorties doivent être limitées à l’essentiel. Que chaque déplacement, chaque contact permet au virus de se propager.

Vous n’êtes pas punis

Il m’apparaît que l’idée capitale est de déconsidérer l’aspect punitif du confinement. Car pour celui qui se sent injustement enfermé, chaque possibilité de s’y soustraire doit être saisie.

Vous n’êtes pas punis ; en restant chez vous, vous permettez de limiter la propagation de la charge virale.
Vous n’êtes pas punis ; en restant chez vous, vous évitez de devenir un nouvel hôte au virus.
Je ne suis pas punie.
Je suis une adulte jeune, sportive et en très bonne santé, et pourtant je ne sors plus de chez moi. 

Je suis vous, je suis ces autres

Car désormais j’ai une responsabilité. Je ne suis plus uniquement moi. Je suis vous, je suis ces autres.

J’ai soixante douze ans. J’ai vécu des crises et des tourments. J’ai connu des épidémies, j’ai vu des bombardements. Quelque part au creux de mes vingt ans j’ai assisté aux combats du Liban. Je n’ai pas fui. Jamais personne ne m’y contraindra.

J’ai quarante ans. J’ai mis au monde trois beaux enfants. La vie m’a permis d’être celle que l’on m’a demandée d’être ; une épouse aimante, une mère épanouie, une femme à la carrière professionnelle solide. L’an dernier mon corps a failli me lâcher, mais c’était sans compter sur ma détermination à vivre. Le crabe qui m’emplit la cage thoracique était bien plus laid que des nénuphars ; mes poumons meurtris gardent en eux les vestiges de cette invasion. Je n’ai pas eu peur. Jamais je ne me plierai à la frayeur.

J’ai cinquante trois ans. Sans la médecine, je n’aurais sans doute pas atteint la cinquantaine. Un de mes reins n’est pas mien. Chaque jour pour éviter qu’il ne m’abandonne j’administre à mon corps un leurre qui fait taire mon système immunitaire. Je n’ai pas arrêté de vivre pour autant. Jamais je ne cesserai de vivre.

Je suis eux, je suis tous ceux que l’on dit « à risque ». Je suis nos aînés pour qui le crépuscule permet d’ignorer la frayeur de la nuit. Je suis tous ceux qui, ayant connu le danger, ne craignent pas d’y être à nouveau confrontés. Je suis les amis de mon âge devenus immortels après que la vie a tenté de les quitter.

Je voudrais refuser de mettre mon vécu entre parenthèses. Je voudrais considérer que si l’on me confine, on me punit et que mon âme d’enfant trouvera les moyens de transgresser les nouvelles règles établies. Rester maîtresse de ma liberté. Prendre le temps de choisir mes fruits au marché, tâter les tomates et humer les melons. Croiser d’autres enfants comme moi dans la rue et parler avec eux du temps qui s’est arrêté. Sentir sur ma peau le contraste fort du qu’offrent le soleil printanier et l’air frais du mois de Mars.

Je suis ceux que la vie a rendus invincibles. Les âmes rebelles qui s’érigent contre la possibilité d’une fin. Je me tiens droite face à un ennemi invisible dont je ne veux pas avoir peur. J’inspire profondément et je me convaincs que si je suis encore là, rien de ce qui ressemble à une petite grippe ne me tuera. Je voudrais inspirer profondément mais je ne peux plus. Ma cage thoracique s’est rigidifiée. Prison de pierre elle comprime mes alvéoles, mes bronches et ma trachée. Je n’inspire plus du tout. Je suis en hypoxie dans un hôpital en pleine asphyxie. Je ne suis pas sur un lit. Mon corps git parmi d’autres qui lui ressemblent sur un brancard dans un couloir. Les soignants s’agitent. Je vois l’effroi dans leurs yeux. Ils ne me parlent pas. Ils ne peuvent plus. La médecine de guerre se pratique en ravalant son humanité.

Je suis eux. Je suis tous ceux que l’on dit « à risque ». Je suis un chiffre sur la liste des disparus de la journée. Je suis le patient dont la comorbidité a offert au virus sa létalité et semble excuser son décès. Je suis celui pour lequel il n’y a pas eu suffisamment de lits en réanimation.

D’où je me trouve, je pourrais laisser ma colère s’exprimer. Fustiger les choix politiques sanitaires de ces quarante dernières années. Regretter amèrement les guerres d’ego dans les hauts cercles scientifiques. Blâmer les querelles qui ont opposé les chefs de service hospitaliers qui voulaient intervenir rapidement pour stopper l’hémorragie et les technocrates qui ont préféré prendre le temps d’une suture bien pensée.

D’où je me trouve je pourrais laisser ma colère s’exprimer.
Mais je ne suis plus.
Maintenant, c’est le désarroi de mes proches qui parlera pour moi. Pourquoi ne m’ont-ils pas suffisamment prévenu(e) ? Pourquoi ne les ai-je pas écoutés ?

Si les injonctions à rester chez moi ont provoqué ma colère et réveillé ma rébellion, j’ai ignoré que derrière ce semblant d’asservissement se cache la réalité d’une médecine qui n’a pas les moyens de tous nous soigner. S’il est fort déplaisant d’être ainsi enfermé(e), que n’ai-je su accepter qu’au lieu d’une éternité, cela ne durerait d’un instant.

Hadia Decharrière

Crédit photo : Pauline Darley

2 réflexions sur « Crise sanitaire : Hadia Decharriere, soignante et écrivaine, m’aide à convaincre mon père de rester chez lui »

  1. Merci Lauren d’utiliser l’écriture comme arme dissuasive auprès de ton père (et d’autres comme, par ex. , Martin) afin qu’ il ne déroge pas au confinement si nécessaire , protection si bien expliquée par Hadia Charrièrent et Benjamin.
    J’espère qu’un maximum de personnes liront ton blog

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