Crise sanitaire : Benjamin Krams, l’appel au strict confinement d’un neurologue inquiet

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Benjamin Krams est neurologue libéral. Inquiet de voir que, en France comme dans le reste du monde, les règles strictes du confinement ne sont ni comprises ni respectées, il explique ici le plus précisément possible les raisons pour lesquelles cette stratégie est devenue, à ce jour, aussi nécessaire qu’innégociable. 

En tant que médecin libéral, je constate que la plupart des gens font de gros efforts pour respecter les mesures de confinement qui nous sont imposées. Toutefois, je suis aussi témoin de certains comportements, montrant que son objectif n’a pas été bien assimilé. On peut citer par exemple (parmi les faits observés cette semaine) :

  • Faire la navette entre sa maison et d’autres membres de sa famille pour gérer les enfants qui sont gardés de façon mutualisée.
  • Insister pour se rendre à des consultations médicales non urgentes, car c’est écrit sur l’attestation de déplacement dérogatoire.
  • Partir travailler à 400 km de chez soi en train alors que l’entreprise compte plusieurs milliers de salariés résidant à proximité, pouvant effectuer la même tâche.
  • Sortir courir avec un ou deux amis.

La plupart de ces personnes sont de bonne foi, elles se disent tout simplement que le risque est modéré, que ce n’est pas grave si elles si elles l’attrapent, qu’elles n’ont pas de symptôme, qu’elles ne peuvent pas faire autrement, et que tant qu’elles se tiennent à l’écart des personnes à risque, elles ne font rien de mal.

A l’inverse, certains se surprotègent, avec gants et masques FFP2 (alors qu’il y a une pénurie pour ceux qui n’ont pas d’autre choix que d’être exposés), comme s’il y avait un risque de contamination et de mort imminente.

Le but du confinement n’est pas bien assimilé

En fait il faut bien comprendre que le confinement n’a pas pour but de vous protéger, vous individuellement, ou de protéger des proches potentiellement fragiles. Il a pour but d’éradiquer le virus du territoire. Et il ne pourra être efficace que s’il est suivi de façon très rigoureuse par tout le monde : il faut absolument pendant toute sa durée abolir les contacts humains qui ne sont pas urgents et absolument nécessaires.

Pour bien le comprendre, quelques mots sur ce virus. Je vais partir d’une controverse née du fait que certains, qui l’ont comparé à une grosse grippe, en ont minimisé les effets. En fait, si on se place sur un référentiel médical, la comparaison est parfaitement justifiée. Comme la grippe, le COVID19 est un virus qui atteint les voies respiratoires, et qui se transmet par les projections. Les symptômes sont à peu près identiques : peu de symptômes ou rhinopharyngite, fièvre, courbatures, et parfois le virus atteint les poumons (c’est peu connu mais la grippe le fait aussi), ou décompense certaines pathologies chez des sujets déjà fragilisés (la grippe tue plusieurs millions de personnes chaque année pour cette raison).

Les différences entre le Covid19 et la grippe saisonnière

Ce qui est différent de la grippe saisonnière, c’est que les complications sont beaucoup plus fréquentes, peut-être parce qu’on n’est pas immunisés. D’ailleurs, rappelons que, de temps en temps, le virus de la grippe mute et que l’année de cette mutation, il est responsable de nombreuses complications.

Le taux de complications est assez mal connu, car du fait du manque de tests, on les réserve aux formes graves, et, du coup, les patients peu ou asymptomatiques ne sont pas pris en compte dans les statistiques. Les chiffres qu’on entend dans les médias (562 morts pour 14282 cas soit 4%, et environ 15% de personnes hospitalisées en réanimation) nous laissent croire à un taux de létalité très élevée ce qui alimente une psychose.

En fait, les données issues de pays qui ont eu une politique de dépistage de masse comme l’Allemagne ou la Corée du Sud publient plutôt des chiffres autour de 0,3 à 0,7% de létalité, en tout cas probablement autour de 1%. Il est estimé à moins de 1/1000 pour la grippe saisonnière.

Le but n’est pas de minimiser la gravité de cette infection, mais il faut garder en mémoire que si vous êtes contaminé, vous avez une probabilité bien plus importante de ne développer que très peu de symptômes que d’en mourir, surtout si vous êtes jeune et en bonne santé. Mais cela reste une probabilité et même dans ce cas, vous avez une petite probabilité de développer une forme grave et d’en mourir.

Une autre différence avec la grippe, est qu’on ne dispose pour cette pathologie d’aucun vaccin, ni d’aucun traitement efficace.

Le virus et son hôte

Une notion me semble importante à connaître : le fait que comme pour la grippe, l’être humain soit une impasse pour le virus. En effet, lorsqu’une personne est infectée (on parle d’hôte), le virus va se développer pendant une quinzaine de jours, puis des symptômes vont apparaître, ou non, mais le virus est suffisamment développé pour que l’hôte devienne contaminant. Tout cela se termine soit par l’élimination du virus, soit par le décès de l’hôte, ce qui peut prendre entre 15 jours et un mois. Mais dans tous les cas, le virus ne survit pas. Ce qui lui permet de survivre dans le temps, c’est qu’il se transmet d’une personne à l’autre.

On considère qu’une personne qui a déjà été infectée est immunisée, qu’elle ne peut attraper une nouvelle fois le virus, mais en fait sur le long terme on n’en sait rien. On enfonce peut-être des portes ouvertes mais c’est important à rappeler.

La première stratégie : l’immunité collective

Dans cette situation, lorsqu’on n’a aucun traitement, on peut envisager deux stratégies pour venir à bout de l’épidémie. La première, c’est de jouer sur l’immunité collective, c’est-à-dire, qu’on considère qu’à partir du moment où 50 à 60 % de la population a été infectée, le virus n’a plus suffisamment d’hôtes disponibles pour circuler et s’éteint de lui-même. Cette stratégie, qui consisterait à ne rien faire d’autre que de protéger uniquement les personnes les plus à risque, pose tout d’abord un problème éthique : peut on accepter de laisser 1% de 60% de la population mourir ? C’est-à-dire environ 300 000 personnes en France. Il n’y a pas de réponse toute faite, certaines épidémies ont laissé plus de morts, je laisse les philosophes en débattre. L’autre problème qu’elle pose est que toutes ces personnes seront malades en même temps et nécessiteront d’être prises en charge en réanimation en même temps. Or nous n’avons pas les capacités d’accueillir 1 à 5% de la population en réanimation ou même à l’hôpital et donc de leur apporter les soins nécessaires. D’où des soins de plus mauvaise qualité, et un taux de mortalité plus élevé. Et cela, ce n’est pas acceptable.

Deuxième stratégie : le confinement

D’où la stratégie choisie, c’est à dire le confinement. Il faut l’envisager comme une mesure de santé publique et pas comme une mesure de protection individuelle.

Tout d’abord, quelques probabilités : imaginons que je reçoive un patient à mon cabinet. J’ai moi-même une probabilité x d’avoir contracté le virus et d’être contaminant. Je ne l’estime pas comme élevée, car je ne pense pas avoir été en contact avec des personnes à risque, mais en fait je n’en sais rien (« ah oui, à la réflexion il y avait cet ami qui est venu déjeuner à la maison et qui revenait de région bordelaise… ! »). Mon patient a une probabilité d’être dans ce même cas. A chaque fois que nous échangeons quelques paroles, la probabilité z de transmettre le virus dépend de notre distance, des mesures de précaution que nous avons prises, du fait qu’on se soit ou non gratté un œil en parlant… En tenant compte de x, y et z, disons que nous avons une chance sur 10.000 de nous transmettre le virus lors de notre conversation (chiffre fictif, je n’en sais rien en fait).

Si on se plaçait dans une logique de protection individuelle, on pourrait se dire que le risque est acceptable pour un sujet sain, moins pour une personne fragile, et, dans ce cas là, le message que je ferais passer serait « ne prenez pas le risque de venir au cabinet si vous êtes âgé et malade ».

Or, dans une logique de santé publique, on considère que nous sommes 70 millions et que toutes les 10.000 conversations, le virus va être transmis d’une personne à une autre, et donc survivre un mois supplémentaire, au cours duquel il pourra être transmis à nouveau et tuer une certaine proportion de personnes. Peu importe que la probabilité de transmission soit de 1/1.000, 10.000, 100.000 ou 1 million.

Si je m’autorise à parler à la boulangère pour acheter un pain au chocolat, que je prends le risque, dans le train, de rentrer en contact avec d’autres personnes, que je me rends à une consultation médicale non urgente, je considère que tout le monde a ces mêmes droits, et j’augmente la probabilité de circulation du virus.

Le respect rigoureux du confinement est nécessaire

Ne s’octroyer que quelques entorses permettra de ralentir sa propagation, et donc de diminuer le risque de saturation des services hospitaliers. Mais ne réduira peut-être pas la mortalité finale et prolongera mécaniquement la durée du confinement, avec toutes ses conséquences sur l’économie. Nous ne sommes plus dans un problématique de responsabilité personnelle, mais de restriction des libertés individuelles.

Je transmets donc le message suivant à mes patients : « Je vous interdis de venir consulter, sauf si après évaluation par téléphone, j’estime que votre survie en dépend ».

Image : « Hotel Room » de Edward Hopper, 1931

2 réflexions sur « Crise sanitaire : Benjamin Krams, l’appel au strict confinement d’un neurologue inquiet »

  1. Oui je ne sors pas que pour le nécessaire J’ai rêvé de toi cette nuit Je te raconterai C’est bien triste tout ça Je t’embrasse

    Envoyé de mon iPhone

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