Alister : les « Lady Dandy » sont des artistes sans oeuvre

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Peut-on être femme et dandy ? D’après Alister, musicien, rédacteur en chef de la revue Schnock et chroniqueur à Rock & Folk, cela ne fait aucun doute : Colette, Françoise Sagan, Josephine Baker, Marlène Dietrich… en sont les preuves. Le dandysme est, d’après son récit, une sorte de grande improvisation musicale (style punk), écrite à travers les siècles par autant de femmes que d’hommes, même si les premières ont rapidement été effacées de la bande son. Il le prouve dans La femme est une dandy comme les autres (Pauvert), un essai d’une intelligence, d’un humour et d’une originalité rares qui a chamboulé ma façon personnelle de voir les choses. Je vous conseille de le lire et de le relire !

Les femmes masculines m’ont toujours fascinée, je me demande pourquoi. Quand j’étais petite, ma mère me reprochait souvent, à la fin de la journée, de n’être pas tirée à quatre épingles comme certaines filles de mon âge. Je sortais de classe les cheveux défaits, le pull froissé, la jupe à l’envers et les mains tâchées… je me rappelle qu’à ce moment là, j’aurais carrément préféré basculer de l’autre côté, envoyer bouler les règles de bonne tenue pour petites filles modèles et adopter ce que je considérais comme le « kit-privilège » des mecs : jogging chiffonné, turbulence décoiffée, chahut décomplexé…

La caste supérieure des « garçons manqués »

Dans mon souvenir, je n’étais pourtant pas fan des garçons. Je ne savais jamais quoi leur dire. J’aimais bien en tomber amoureuse, pour avoir des trucs marrants à raconter à mes copines, mais eux ne m’intéressaient pas tant que cela. Ce que je voulais, c’était éventuellement les regarder, les imiter et surtout devenir copines avec les filles qui possédaient le talent supérieur de leur ressembler, celles que l’on appelait les « garçons manqués », en ne sachant pas combien cette expression était misogyne. Pour moi, c’était la caste suprême. J’aimais ces filles qui s’habillaient en pantalon, refusaient de respecter les règles de leur genre, de porter des robes, des barrettes et des cols ronds. Celles qui paraissaient à l’aise en toutes circonstances, seules comme accompagnées, en classe comme à la récré, qui caressaient les gros chiens, n’appréhendaient pas les cours de sport, comprenaient tout de suite l’organisation des équipes, s’intégraient, renvoyaient le ballon là où il fallait, avec fermeté, sans craindre de le recevoir dans la face la seconde d’après (ce qui m’arrivait tout le temps), celles qui parlaient haut et fort, qui terminaient leurs phrases sans baisser la voix. J’associais tout cela aux vertus masculines, sans savoir pourquoi. Et j’aurais adoré être éduquée comme cela.

Femmes guerrières

Aujourd’hui encore, je peux regarder des heures une femme aux épaules larges, aux cheveux mal mis, au regard franc, assise les jambes écartées ou le dos penché comme un homme. Je ne sais pas pourquoi, elles me fascinent. Adèle Haenel bien-sûr, dont Virginie Despentes a tellement bien décrit la force et l’allure aux Césars (« Ce soir … on a appris comment ça se porte, la robe de soirée. A la guerrière. Comme on marche sur des talons hauts : comme si on allait démolir le bâtiment entier, comment on avance le dos droit et la nuque raidie de colère et les épaules ouvertes » Virginie Despentes in Libération). L’écrivaine Constance Debré, hypnotisante aussi dans sa façon si masculine de se tenir sur un plateau télé, d’écrire, de s’habiller. Ce que j’admire chez ces femmes, ce n’est pas l’art d’imiter les hommes, c’est la liberté de ne rien forcer, de rester telles qu’elles sont, la nuque raide, le regard franc, l’audace du silence et de la répartie saillante… Elles ressemblent peut-être un peu à l’homme imaginaire sur lequel je fantasme au fond de moi, ce héros « jungien » qui serait à la fois présent et lunaire, ancré et insaisissable, courageux, vif d’esprit, séducteur et indifférent… tout cela à la fois.

Tu seras un homme, ma fille

Ma représentation est clichée ? Oui sûrement, je reconnais d’ailleurs tous les stéréotypes avec lesquels j’ai grandi dans les livres que j’ai lus les dernières années. Par exemple le passionnant Mythe de la virilité d’Olivia Gazalé qui décrit si bien les racines anciennes de ce modèle héroïque, conquérant, triomphal sur lequel notre conception de la virilité est basée. Elle nous apprend par exemple que « testicule » vient du latin « testis » qui signifie « témoins ». Alister, auquel j’arrive bientôt, revient souvent à cette idée forte d’une recherche commune de « témoins », de « public » de la part des « Lady Dandy » qui feignent pourtant de vouloir passer « incognito ». Une attitude semble-t-il très « virile » et « testiculaire ». J’espère ne rien dire ici de choquant, je suis bien placée pour savoir que la construction d’une conscience féministe peut parfois comporter des maladresses. J’espère d’ailleurs que vous me signalerez en commentaires les aspects qui vous froissent s’il y en a, car les divergences aident à se construire. Mais c’est en cherchant doucement à tisser cette conception des genres que j’analyse aujourd’hui mes ressentis d’enfance et d’adulte. Pourquoi étais-je, déjà à l’école, si attirée par les filles qui osaient adopter tous les attributs que j’associais – à tort ou à raison – aux garçons ? Étais-je déjà, sans le savoir, en train de me rebeller, contre les signes de féminité que l’on me demandait d’acquérir ? Était-ce une façon timide et précoce de refuser, comme j’ai ensuite appris à le faire de façon plus consciente – en lisant par exemple Mona Chollet, Eve Ensler (Un corps parfait) et Naomi Wolf (Le mythe de la beauté), les injonctions aux artifices du genre ? Ou était-ce une réaction innée, primitive, sorte de réminiscence du mythe archaïque de l’androgyne par lesquelles je cherchais, de façon inconsciente encore, l’unité perdue entre les parts masculines et féminines qui me composaient ?

Alister et ses « Lady Dandy »

J’en arrive au livre d’Alister que j’ai lu il y a un moment, puis relu plusieurs fois depuis, sans jamais trouver le temps ni l’occasion de partager mon enthousiasme. Dans La femme est une dandy comme les autres (Pauvert, 2017), il raconte l’histoire de ces femmes que j’admire et qui, loin de jouer les seconds rôles de « garçons manqués », affirment leur indépendance leur prétention à la gloire en apportant au monde des œuvres de premier ordre : elles-mêmes. Elles sont ici réunies, sans le savoir – auraient-elles accepté de rejoindre une telle chapelle ? – sous l’appellation alisterienne des « Lady Dandy ». Une notion insaisissable, mouvante que l’auteur de ce livre cherche à capturer en construisant, non sans difficulté, une sorte d’accolade spirituelle géante à travers les siècles. De George Sand à Françoise Sagan en passant par Colette, Sarah Bernhardt, Dorothy Parker, Josephine Baker ou Marlène Dietrich, ces femmes, qui se distinguent par des points communs qu’Alister égrène, questionne et reconsidère tout au long de sa réflexion, ont marqué l’histoire du féminisme moins par leurs œuvres que par leur façon de vivre, de s’exprimer, de se travestir, de porter le pantalon, de fumer le cigare et de faire scandale en disant « je t’emmerde » à la société de leur époque.

Premiss Dandy

L’histoire commence au milieu du XVII siècle, avant même l’apparition du mot « dandy » puisque pour Alister la marraine du genre serait Madame de Sévigné qui, notamment par cette phrase tirée de sa correspondance, mérite selon l’auteur le titre de « Premiss dandy » : « Ce Pelisson, écrit-elle à propos de l’un de ses contemporains, abuse de la permission qu’ont les hommes d’être laids« . Dans la foulée, il évoque Ninon de Lenclos, Madame de Montespan et bien-sûr, la fictive mais diablement vivante Madame de Merteuil, immortalisée dans Les Liaisons dangereuses de Laclos. Un siècle plus tard, quand la notion de « dandysme » est prononcée explicitement sous la moustache d’hommes comme George Brummel, Horace ou Oscar Wilde, le terme « dandyzette » apparaît lui aussi, plus péjoratif, pour qualifier les femmes, d’après Dickens, « extrêmement coquettes qui rivalisaient d’élégance et d’absurdité avec leurs homologues masculins« . « Leur répartie est redoutée, mais leur mise (robes bouffantes et coiffes « maousse » est redoutable », ajoute Alister qui précise que ce terme disparaît très vite pour ne réapparaître qu’en 1960, désignant alors les lesbiennes en argot américain.

L’art du bon mot

J’aurais envie de vous le recopier ce livre, tellement il est savoureux et pétillant. J’aime le style d’Alister, son humour, sa façon d’incarner à merveille le dandysme et de trouver une place dans l’histoire qu’il raconte, notamment en émaillant son texte de néologismes ou de termes rares et précieux : « marvelleuses », « immarcescible », « rabutinage »... J’aime aussi la façon incertaine et prudente avec laquelle il avance tout doucement entre les branches de cette lignée généalogique, gommée au fil des siècles et dont il tente de saisir l’esprit, affirmant « la nécessité de présenter aux inventeurs du dandysme masculin du début XIXe siècle celle dont ils n’ont jamais reconnu l’existence, la « Lady Dandy » ». Au fil des chapitres, et en expliquant parfois ses doutes et hésitations, il installe ce qu’il appelle les « Lady commandements » : élégance formelle, esprit (le fameux « wit » anglais ou « répartie cinglante »), panache, cruauté parfois, anticonformisme, indépendance absolue.

Le plaisir des dandy-listes

J’aime aussi les listes jouissives que cet angle original lui permet de dérouler. Films, livres, musiques, anecdotes inouïes associées à la bande de femmes qu’il nous amène à côtoyer pages après pages. Un chapitre improbable est par exemple consacré aux « idiosyncrasies » de ces femmes. « Dérangée, cinglée, tarée, timbrée, chtarbée, foldingue (…) vous l’aurez compris, la femme dandy a nécessairement un grain, une case en moins, un pète au casque, un plomb qui fond quelque part dans la nuit de la convenance…. ». Par exemple, Sarah Bernhardt qui recevait ses amis chez elle dans son cercueil, Luisa Casati qui avait fait construire un double d’elle-même en cire qu’elle installait à la table du dîner à ses côtés, Barbara qui tricotait des écharpes longues comme des autoroutes et trouées comme du gruyère, Grace Jones qui ne sortait jamais sans sa boîte d’œufs pour les jeter sur les chauffeurs de taxis qui auraient osé mal se comporter.

Le jeu de la domination

Ce qui me fascine aussi chez ces femmes, c’est la façon dont elles jouent avec les codes de la soumission et de la domination, ne revendiquant jamais leur combat politique – puisqu’elles n’acceptent aucune appartenance à quelque mouvement collectif qui soit – mais en clouant si bien le bec à ceux qui cherchent à les écraser qu’elles finissent par l’incarner mieux que personne. Un mélange désarmant de « show off » et de « jem’en-foutisme ». Le meilleur exemple de cela reste à mes yeux Joséphine Baker, ma préférée qui en dansant avec une ceinture de bananes a finalement classé les rieurs, les intellos et les obscurantistes du même côté pour mieux les ridiculiser. Je termine avec quelques citations de Lady dandy, car c’est la meilleure façon de faire revivre leur esprit cinglant et de réveiller leur incroyable modernité.

Ninon de Lenclos, cruelle
« Pour une personne de sang froid, est-il un spectacle plus amusant que les convulsions d’un homme amoureux ? »

Sarah Bernhardt, gentleman (lettre à Alexandre Dumas de 1875)
« Je vous embrasse comme un homme et vous serre la main comme une femme »

Sarah Bernhardt, à une jeune comédienne qui avouait ne jamais avoir eu le trac, encourageante :
« Ne vous en faites pas, cela viendra avec le talent »

Louise de Vilmorin, jamais mieux servie…
« On me dit que, pour être heureux, il faut être deux. Pourquoi ? De quoi a-t-on peur ?

Dorothy Parker, prophète
« Si vous voulez savoir ce que pense Dieu de l’argent, regardez les gens à qui il le donne« 

Marlène Dietrich, pressée
« Les pantalons sont si confortables, ça prend tellement de temps d’être une femme bien habillée. Je les regarde. Sacs, chaussures, chapeau…. elles doivent y penser tout le temps. Je n’ai pas à perdre ce temps ».

George Sand, refusant en 1873 la Légion d’honneur :
« Ne faites pas cela, cher ami (…) Vous me rendriez ridicule. Vrai, me voyez-vous avec un ruban rouge sur l’estomac ? J’aurais l’air d’une vieille cantinière ! « 

Grace Jones, exigeante :
« Ne me pose pas de questions,
Ma vie personnelle est chiante,
Admire moi dans toute ma gloire,
Une Art Groupie. C’est tout »

Louise Brooks, désespérée :
« La façon dont j’ai mené ma vie me remplit d’horreur. Car j’ai échoué en tout : dans l’écriture, les mathématiques, l’équitation, la natation, le tennis et le golf ; dans la danse, le chant et la comédie ; dans les rôles d’épouse, de maîtresse, de putain et d’amie. Je n’ai même pas réussi à savoir faire la cuisine. Et je ne peux même pas avoir recours à l’excuse habituelle en disant « je n’ai pas essayé ». J’ai essayé de tout mon cœur ».

Et la plus incroyable… Dorothy Parker sur pierre tombale :
« Sorry for the dust » (« Désolée pour la poussière »).

Les herbes folles

Les femmes choisies par Alister sont-elles finalement les ancêtres des « garçons manqués » dont je parlais au départ ? C’est à chacun.e de décider. N’affirmant aucun lien de parenté spirituelle avec qui que ce soit, ces femmes libres, scandaleuses, extraordinairement drôles et sulfureuses poussent où bon leur semble sans que personne ne les ait semées. Je ne suis pas experte en botanique mais il semble que ce soit précisément la définition des « herbes folles », appelées aussi « mauvaises herbes » par ceux qui les estiment nocives. En décidant de ne pas les désherber mais au contraire de les chérir, de les cultiver et de les célébrer comme le fait Alister dans ce très beau livre, on leur tresse des racines communes et on leur permet de germer et de fleurir le plus souvent, librement et sauvagement possible.

Photo (de gauche à droite, de haut en bas) : Françoise Sagan, Sarah Bernhardt, Louise Brooks, Colette, Marlène Dietricht, Josephine Baker.