Nicolas Houguet : « Parfois, pas souvent dans une vie, on bloque »

albatros

Après des années à fêter la littérature, la musique et le ciné de la façon la plus pop et chaleureuse qui soit sur son blog L’Albatros, réunissant virtuellement les innombrables artistes et écrivain.e.s dans sa salle de concert imaginaire, Nicolas Houguet rend tout l’amour qu’il a reçu et nous offre, en cadeau, son premier roman. Le titre : L’Albatros. Le sujet : le trop-plein d’amour, notamment pour Patti Smith mais pas seulement. Le but : nous inviter à la fête qu’il a toujours rêvé d’organiser, un moment historique, une scène mythique de rock stars. Hyper réussi, j’en ai encore le tournis. 

« Parfois, pas souvent dans une vie, on bloque ». C’est un alexandrin ? C’est du Raymond Devos ? Non, c’est un décasyllabe et c’est du Nicolas Houguet, trait pour trait. C’est même la phrase qui inaugure  « L’Albatros », son premier roman (Stock, printemps 2019) qui porte le même nom que son ancien blog.  Non mais d’où lui sortent de telles phrases ? Tous les amis de Nicolas le savent – ses amis, lecteurs de son blog, amateurs de conversations virtuelles ou réelles avec lui – face à une telle personne, on bloque. Une sincérité aussi pure, un amour des livres total, un sens de l’humour parfait même dans les moments les plus inattendus, un tel besoin de partager. Et bien sûr, l’écriture qui transporte tout cela, cette envie de se mettre en lien absolu, en mouvement, d’assumer les peurs, les failles, l’envie, l’ego, la démesure, le besoin d’être génial en n’envoyant personne bouler, en invitant tout le monde à danser avec lui. Nicolas ne redoute qu’une seule chose : l’ennui. Je pense que pour lui, c’est la pire des impolitesses. Il pourrait se faire mal pour la déjouer, se damner pour détendre l’atmosphère, pour surprendre et distraire. C’est désarmant ! Alors voilà, je n’ai rien pu écrire sur ce blog depuis que j’ai promis de le pondre ce papier, c’est la simple vérité. Parfois on bloque.

« J’aurais adoré être misanthrope »

Nicolas est né handicapé, il se déplace en fauteuil roulant. Si je lui demande l’autorisation de commencer mon deuxième paragraphe comme cela, il me dira sûrement avec humour « bah oui normal, pas la peine de le cacher, ça marchera pas. J’ai déjà essayé mais les gens finissent toujours par  le savoir ! ». Il y a environ un an, je me suis fracturé le tibia. et j’ai passé plusieurs mois à marcher à cloche-pieds en m’aidant de deux béquilles. Un jour pendant cette période, j’ai retrouvé Nicolas pour un café et j’ai demandé à la serveuse de nous placer à un endroit où on ne gênerait personne avec nos grosses machineries déambulatoires. On a commencé par se marrer en comparant nos situations et je lui ai dit que je notais quand même, depuis mon accident, la gentillesse extrême des gens dans la rue. Ceux qui me laissaient une place assise dans le métro, ceux qui couraient pour me tenir la porte ou proposaient de m’aider à porter les courses. Il m’a répondu une phrase géniale à laquelle je repense sans arrêt, avec sa façon bien à lui de tout exagérer  : « personne ne comprend quand je dis que depuis ma place, il est impossible de détester l’être humain. J’adorerais, moi, être misanthrope c’est beaucoup plus classe. Mais je rencontre des trésors d’humanité à chaque coin de rue. Même le pire des criminels croisé dans ma banlieue déserte en pleine nuit me propose un coup de main en me voyant buter contre un trottoir ! ».

Le concert de sa vie

« L’Albatros », c’est l’histoire d’un trentenaire fou de littérature et de rock qui nous emmène à bord de son fauteuil roulant direction l’Olympia pour le concert de sa vie. Après avoir cherché toute son enfance à effacer son handicap, à voir son fauteuil disparaître dans le regard de l’autre sans jamais  y parvenir vraiment – ce foutu regard de l’autre qui alourdit les pieds et interdit de rêver – il réalise qu’il n’y a peut-être pas meilleure place que celle-ci, non seulement pour apprécier les trésors de l’humanité comme il me l’a confié, mais surtout pour prendre ce concert en pleine face. Ce concert et tout ce qui va avec : le souvenir du premier baiser d’E., l’espoir d’un autre amour, la transe, la caresse, le désir, la tempête, l’esprit, la vie quoi… dans ce qu’elle a de plus veineux et de plus essentiel.

« Ne perds pas l’extase » (Patti Smith)

Nous sommes le 20 octobre 2015. Ce n’est pas la première fois qu’il va voir un concert. D’habitude il a une peur bleue de s’ennuyer dans ces lieux là – l’ennui qui surgit au moment où on ne l’attend plus, à l’endroit même où l’euphorie nous avait saisi juste avant lui. Argh, cette incapacité à vivre les choses simplement, sereinement, cette perpétuelle tendance à confondre sursauts et émotions… Ce soir, il ne peut pas s’ennuyer, il n’a même aucune chance de s’ennuyer puisqu’en plus du concert de Patti, il rejoint E., la fille qui l’a embrassé quelques mois plus tôt, avec qui il est resté ami depuis et dont il est encore très amoureux. Nicolas rappelle que c’est aussi l’anniversaire de Rimbaud ce jour-là. Il aimerait que ce concert le bouleverse, change sa vie, il a bien conscience de son exigence. Il voudrait que cette soirée crée un séisme en lui, une émotion exceptionnelle, une passion… il tente de se calmer pour ne pas être déçu. Et nous ? On s’inquiète pour lui. Voilà le drame de ce livre. On est terriblement inquiets en le lisant. On sait qu’il en a vu d’autres, mais on ne peut s’empêcher de vouloir le protéger, lui éviter la déception. On se tient au bord du gouffre avec lui en le prévenant qu’il risque de dégringoler. Comme ce baiser qu’il repasse en boucle dans sa tête. Ce qu’il a fallu d’intelligence et d’amour à cette fille pour passer outre son fauteuil. La reconnaissance et la déception que cela produit en lui quand il y repense. Immense toujours immense. Nicolas a besoin de cette vie « high-fi », de ce frisson et ce besoin l’épuise, le terrifie mais il y retourne, comment le calmer ? Il se moque de lui-même avec un humour fou. Mais la détresse est tangible, elle aussi. Elle est là, elle se tient prête à lui chatouiller les pieds à l’endroit même où il riait. Comment supportera-t-il l’ennui ?

On arrive au concert avec lui, les gens s’organisent pour le laisser passer en premier par des chemins détournés, un ascenseur caché. Ça y’est, c’est sûr, cela sera fou, intense. La première chanson passe, c’est « Redondo Beach » (« Ne perds pas l’extase, ne perds pas l’extase », dit Patti), puis « Are you gone, gone ? » qui le ramène à William Burrough, autre idole. Plus le concert se déroule plus il réalise à quel point la folie de ce qu’il vit réside aussi dans l’immobilité de son fauteuil. Aucune place n’est meilleure pour observer E., dont il sent encore le baiser plusieurs mois plus tard. Voir Patti en concert, danser de toute son âme, sentir la musique, la foule, la vie… depuis son fauteuil. « Car, oui, j’ai appris à m’en émerveiller. J’aime être assis. J’aime être ainsi. J’ai ressenti, il n’y a pas très longtemps, cette implacable harmonie. Autant la trouver belle. J’aime les tableaux bien composés. Les plans de cinéma bien disposés. Les chorégraphies et les mouvements qui s’enchaînent avec grâce. J’en retrouve l’écho dans tout ce que je vois à présent« .

La montre hallucinogène

Dans ce livre, on s’inquiète car on sent bien que l’ego vacille. Il se débrouille pour faire de ce concert un drame antique en trois actes alors qu’il ne s’y passe rien d’autre que son rapport à la musique, ses coups de patte hilarants contre lui-même et son amour fou pour le monde entier qu’il ne parvient pas à contenir ou à apaiser. « La lumière baisse comme une nuit qui tombe sur votre histoire, sur votre passé, sur votre fardeau et vos contours. ». Dans le texte d’origine, il avait écrit « une nuit qui tombe sur votre ego », je m’en rappelle. Nicolas n’est pas dénué d’ego. Il rêve d’être Baudelaire, arbore fièrement sa montre à gousset. Mais il lâche ce costume pour éteindre toutes les lumières et descendre au sous-sol jouer avec William Burrough, Allen Ginsberg, les poètes de la Beat Generation qui ne portent pas de montre ou qui la tordent tellement qu’elle devient hallucinogène. Et alors là il ne s’ennuie plus. Il n’en revient pas de ne pas s’ennuyer, il veut reproduire ce miracle autant de fois que possible. Il le dissèque, ce miracle, comme Kerouac avec son LSD ou comme Schopenhauer avec sa joie. Il veut l’observer, le traquer avec une lucidité acérée pour ne plus jamais le laisser s’échapper.

Conversation par créations interposées

Cet « Albatros », je l’ai eu pour la première fois entre les mains en 2016, quand il n’était pas encore publié. Nicolas m’avait contactée des années plus tôt, en 2011 je crois, sur les réseaux sociaux à l’époque où j’avais créé une page littéraire et, contrairement à mes habitudes farouches, j’avais répondu et lu ses autres textes, j’avais été immédiatement touchée. Depuis, Nicolas et moi sommes devenus amis. Nous échangeons par créations interposées. On parle souvent de notre peur commune de « perdre l’écriture », de la voir disparaître d’un coup. On parle des gens qu’on aime aussi, de ceux qu’on lit ou qu’on écoute. On se nourrit de leurs paroles en les citant comme s’ils étaient avec nous autour de la table. Marie, David, Héloïse… On rapporte leurs blagues et leurs répliques comme s’il s’agissait du dernier épisode d’une série culte. On parle de drague aussi, je lui demande s’il tombe amoureux, combien de fois par jour ! On compare notre façon hyper-puérile de dévisager les gens dans les cafés, de tout noter par peur d’oublier, cette crainte de passer à côté sans arrêt.

Danse avec les loups

A l’époque où j’ai lu ce manuscrit pour la première fois, je ne connaissais pas Nicolas. Pourtant, j’ai noté dans mon carnet de l’époque que je m’inquiétais pour lui. Dans ce texte, je l’ai déjà dit, on s’inquiète, à mesure qu’il décrit son impatience, son  « pressentiment de l’exceptionnel », on prépare sa déception. On tremble pour lui. Et puis on comprend que Nicolas n’est pas né de la dernière pluie. On comprend même qu’il joue un peu avec nos peurs, qu’il les défie, qu’il s’en amuse, le bougre. On comprend qu’il concocte, à travers cette transe primitive de Patti Smith, une mise en scène antique de la peur et de la joie, une danse avec les loups. Que reste-t-il quand l’ego s’endort ? Que se passe-t-il quand on ne laisse plus émerger que la transe, le spirituel, la musique, la danse de l’âme dans l’immobilité d’un fauteuil ? La question est posée si simplement qu’elle nous oblige à déposer les armes et qu’elle concerne chacun de nous. Il reste une âme au spectacle, un être assis qui contemple sa place dans le monde à travers les œuvres de ceux qu’il aime. En relisant ce livre aujourd’hui, je comprends un peu mieux même si je ne suis toujours pas fichue de l’exprimer clairement, pourquoi j’avais trouvé ce texte si touchant. Et je reconnais tout, même s’il dit avoir changé beaucoup de choses. Sûrement comme on retrouve le visage d’un petit garçon à travers les traits d’un homme. Du Nicolas Houguet, trait pour trait.

Quelques morceaux choisis de « L’Albatros » en forme d’abécédaire par ici. 

 

5 réflexions sur « Nicolas Houguet : « Parfois, pas souvent dans une vie, on bloque » »

  1. C’est passionnant ce que tu écris! Tu as un regard distant et en même temps très impliqué. Je vais commander le livre tout de suite.

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