L’histoire d’un Yogi trop beau pour être vrai

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Fiction #1

Inspire, expire… Ces mots résonnent encore en moi. Je les entends tinter entre mes tempes comme si c’était hier.

Nous étions nombreux à suivre ses cours mais j’avais le sentiment d’être seule avec lui, abandonnée à sa voix. Dos bien droit, talons ancrés dans le sol, épaules basses, je hisse les bras et le crâne très haut dans le ciel tandis que mes talons s’enfoncent dans le sol. Je me grandis encore et encore, puis je bascule la tête et les bras à mes pieds en expirant l’air des poumons. Tout ce qu’il voulait, j’aurais pu faire exactement ce qu’il voulait. Lever les jambes au dessus de ma tête, les enrouler autour de ma nuque, pointer le pied flex derrière mon oreille… Espérer qu’en passant, il modifie la position de mes mains pour mieux les placer sur le sol. Mon corps était agile à l’époque, je n’avais pas eu d’enfant. J’étais un élastique entre ses mains. Je rêvais qu’il me manipule, me renverse, m’attache comme la sangle d’une guitare autour de lui. Je rêvais qu’il tire les cordes de mes bras, de mes doigts, de mes pieds ici et là, en replaçant ma tête au bon endroit. Quand le cours se terminait, il m’emmenait toujours boire un jus de légumes dans le bar où il avait ses habitudes, c’était notre rituel. Je ne vivais que pour ce moment-là.

Depuis ma récente rupture, j’avais perdu de ma superbe. Je continuais à jouer les mêmes cartes de séduction par facilité, mais le cœur n’y était plus. Mon jeu devait être bien rôdé, cela dit, car il continuait de marcher. Du moins avec la plupart des hommes. J’étais un joli brin de fille, je savais y faire. Avec lui, mes techniques ne prenaient pas. Après les cours, au moment d’échanger nos boissons detox, nous n’avions rien à nous dire. Mais vraiment rien, le vide. Il me demandait ce que je voulais, s’approchait mollement du comptoir en laissant passer les autres clients, comme s’il était chez lui. Il me laissait m’asseoir seule puis me rejoignait en dégustant ses graines de chia et son jus de cactus sans me regarder. Il ne ressentait pas le besoin de parler. Il était le prof. Et il se comportait toujours comme un homme sûr de lui qui, après avoir fait l’amour, aurait considéré qu’il avait tout donné. Moi, je souriais bêtement en disant à quel point ce cours m’avait détendue. Essayant d’en tirer quelques paroles dans son langage à lui. “C’est fou comme l’énergie se diffuse dans le corps doucement, je me sens réveillée et relaxée en même temps”. Tu parles… je n’avais sûrement jamais été aussi tendue de ma vie. Je déployais des efforts immenses pour conserver son attention, éveiller au moins une zone de son cerveau. Cette âme insaisissable qui semblait communiquer avec la lune, les fleurs, les étoiles, faire l’amour à la nature, gratifier la planète en ne s’offrant à personne. “On est bien ici, on est détendus”, essayai-je encore.

Parfois, il baissait les yeux sur moi. La plupart du temps, son regard était distrait, égaré, dans l’oubli de lui-même. Mais il lui arrivait parfois de m’écouter en fronçant les sourcils avec gravité. Comme s’il avait capté un son au milieu de mes bouts de phrases bourdonnantes. Comme une concession faite à ma présence, une façon de me soutenir dans mes efforts. Peut-être avais-je utilisé un mot plus adéquat d’un coup ? Parfois aussi, il fronçait son visage plus lentement pour préparer un geste, glisser une main dans son sac en tissu orné de mandalas, y attraper un élastique et le caler entre ses dents, comme un pirate cale son couteau, avant de rassembler ses épaisses rastas blondes derrière la tête. Un jour, ses sourcils se froncèrent pour préparer une phrase. Une vraie. Une phrase complète, sujet verbe, complément. C’était si rare que cela me déchira le plexus solaire, comme il aurait dit. “Je pars dans une semaine rejoindre Amma. Il n’y aura pas cours les deux prochains mois”. Deux phrases aussi limpides et puissantes que la posture du guerrier qu’il nous encourageait à pratiquer chaque matin. Et le voici déjà reparti dans ses pensées, à l’écoute de sa musique intérieure ou d’autres percussions qui rythmaient le monde. Amma était une sage indienne qu’il citait souvent pendant les cours. Lorsqu’elle était de passage à Paris, il prévenait ses élèves qu’il lui consacrerait tout son temps pendant la durée de son séjour, comme s’il accueillait quelqu’un de sa famille. Il annulait ses obligations et encourageait ses élèves à en faire de même. Cette fois, il partait donc la rejoindre deux mois entiers dans son Ashram Amritapuri situé dans l’Etat du Kerala, au sud-ouest de la péninsule indienne. Que faire d’une telle information ? J’étais dépitée et émerveillée. Il ne m’avait jamais autant parlé depuis que nous nous fréquentions. C’était la première fois qu’il se confiait à moi. Cette annonce n’était pas anodine. C’était une source qui s’ouvrait. Un fleuve y jaillissait pour arroser de ses vertus sacrées, comme le Gange, les mornes plaines de mon avenir amoureux. Je voulus le remercier, le féliciter. Lui répondre avec la même grandeur, la même simplicité.

« Je veux venir avec toi », lui répondis-je, en plantant mes yeux dans les siens. Son regard s’arrêta un court instant. Peut-être le temps de sentir mon impertinence et d’y mesurer l’aveu de mon désir. Il remua légèrement les lèvres avec cet air grave qui ne le quittait jamais. Et finit simplement par hocher la tête une seule fois en inspirant un “ok”. J’étais si fière. J’avais l’impression de le suivre à la guerre. Une épouse qui aurait annoncé à son mari soldat qu’elle le suivait sous les bombes eut été tout aussi solennelle. L’affaire était sérieuse. Le lendemain, il me transmit la date et l’heure du départ, le numéro de vol en me prévenant qu’il s’arrangerait pour que nous soyons côte à côte dans l’avion. Le jour suivant, je recevais le planning quotidien de l’Ashram, depuis la première méditation du matin à 4h50 jusqu’au dîner silencieux en passant par les cours, les actions bénévoles, les chants et les temps d’études. Il me mit, pour finir, en copie d’un mail adressé à l’un des responsables de l’ONG d’Amma, qu’il connaissait bien, dans lequel il précisait q’une amie l’accompagnerait et qu’il faudrait me réserver une place dans le même appartement collectif que lui. Voilà, j’étais son amie. Le tour était joué. Il me présentait à sa deuxième famille comme la personne qui le suivrait partout. L’élue. Les jours qui suivirent, je sirotai cette idée comme un petit jus bien frais.

Comment a-t-il pu croire que je viendrais ? Je n’ai en réalité, à aucun moment, envisagé de me rendre à l’aéroport. J’apprends aujourd’hui, en le croisant par hasard au marché, vingt ans plus tard, qu’il ne m’a jamais pardonnée. Moi qui croyais qu’il ne connaissait pas mon nom.

C’était l’histoire d’un homme un peu trop beau pour être vrai, un amant imaginaire que j’ai choyé, adulé, jusqu’au jour où il lui prit l’envie de vraiment exister.

Crédit Photo : Kaybarrosa / Photography Magazine

3 réflexions sur « L’histoire d’un Yogi trop beau pour être vrai »

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