A lire : « Koumiko » nez à nez avec sa fille Anna Dubosc

A lire 2016-2017 #2

Dans « Koumiko » (Rue des Promenades), la jeune Anna Dubosc décide de raconter sa mère dans ce qu’elle a de plus poétique, de plus génial et de plus exaspérant.

Un livre saisissant pour lequel j’ai voté sans hésiter lorsque j’étais membre du jury du prix Hors Concours, qui me hante depuis et dont je cite plusieurs extraits dans ce florilège de mes plus belles lectures 2016-2018.  Ci-dessous, les notes de lecture que je mets légèrement en ordre pour les publier sur ce blog. Il s’agit de mes impressions glanées de façon spontanées au fil de la lecture lorsque je préparais mes arguments pour le défendre auprès du reste du jury – ce qui n’a pas été difficile. Ce roman a d’ailleurs obtenu le prix Hors Concours de l’année 2016.

Koumiko à la tête trouée

Koumiko avait fait l’objet d’un film de Chris Maker, « Le mystère Koumiko » en 1964, frappant déjà toute jeune fille le réalisateur par son charme et sa poésie, son français approximatif, ses trous de parole et sa tête passoire façon Marguerite Duras – « Ma tête est trouée » (p. 167).  Chris Marker en faisait une figure libre, à part, une artiste. Plus de cinquante ans plus tard, sa fille en fait une mère en s’inspirant de Perec, qui interroge tout ce qui a cessé de nous étonner.

Tout noter, ne rien oublier

Ici, Koumiko a 78 ans. Elle est devenue poète et se raconte en creux à travers la plume de sa fille, Anna, au moment où elle quitte doucement ce monde. Malade, fatiguée, de plus en plus absente à elle-même, atteinte d’une maladie dégénérative, Koumiko voit sa mémoire s’effacer et cherche par tous les moyens à garder des traces pour ne rien laisser s’échapper. Magnifique, ce panache avec lequel elle s’acharne à noter tout ce qu’elle a mangé, ce qu’elle a lu, ce qu’elle a vu. Comme un inventaire à la Prévert de ce qui s’accumule et se perd. On pense aux personnages de Beckett qui ont la tête dans leur poubelle. Elle veut garder les menus de l’hôpital (p. 60) pour les relire et se souvenir. On la comprend tellement, je suis moi-même tentée de faire la même chose dans mes carnets. Sa fille traverse cette période entre deux frénésies : la prise de note des souvenirs qui est comme une reprise de flambeau de la mère pour ne pas laisser la flamme s’éteindre (elle note à même les carnets de sa mère et se rend compte que la mère a arrêté d’écrire depuis qu’elle le fait, comme si elles ne pouvaient être deux dans la famille à écrire) et la frénésie du rangement des affaires de sa mère.

Deux langues se frottent pour créer la poésie

Les deux langues de la fille et de la mère se confrontent, se frottent, créent une nouvelle langue d’une poésie et d’une puissance merveilleuses. La langue de la mère est exclamative, remplie d’anacoluthes qui heurtent et chamboulent. La langue de la fille est gouailleuse, argotique, excédée, violente, sans pathos ou presque. Ce mélange d’agacement, d’admiration de la part de la fille est si touchant. Là aussi, sans être dans sa situation, on sait ce qu’elle ressent, on l’a vécu. L’admiration perce à travers l’exaspération et vice-versa. La fille est une écrivain elle-même, cela se sent à son honnêteté magnifique dans sa façon de traverser cette épreuve : « Sa maladie me sort de ma torpeur » (p. 13).

Nez à nez avec mon amour pour elle

Un jour, la mère parle de son « caca noir » : c’est à ce moment là, ou dans des moments aussi exaspérants et insoutenables que celui-ci, que la fille mesure à quel point sa mère est géniale. C’est là aussi que son projet de livre sur sa mère lui semble vital « Je ne pourrai pas y couper ». « Tout ce qu’elle dit est tellement génial. Même si elle m’exaspère, je voudrais tout noter. Ca m’inquiète à la fois. J’ai peur de ce roman qui arrive comme une vague. Je m’empêche de prendre des notes, je freine des quatre fers. Mais je sais que je ne pourrai pas y couper, que c’est là, ça arrive » (p. 24). « Pauvre maman. J’ai beau être excédée, je me retrouve nez à nez avec mon amour pour elle » (p. 55) . Le chaos créé et entretenu par la mère est un monde fantastique et invivable dans lequel on ne peut ni vivre ni chercher à passer :  « Non, non, t’inquiète on touche à rien », lui disent ses filles. Bien-sûr qu’on lui ment, elle le flaire, elle le sent : « C’est mon royaume, ma fierté, oui j’ai besoin de mon bordel (…) La pauvre, elle est acculée, c’est horrible. Parfois je me dis qu’on devrait laisser tomber, puis je me ravise en rationalisant, mais je sais bien que ce n’est pas pour les aides à domicile que je l’ai envie de ranger. C’est pour moi aussi, moi surtout, pour avoir l’impression de contrôler quelque chose ». (p. 26)

Intelligente, toi !

Heureusement, au milieu de ce royaume où trône, en monarque absolue, une insaisissable poète, Anna Dubosc dit avoir trouvé une place. Elle est la seule à pouvoir écrire sur sa mère. C’est ce don que l’on sent et qui nous transporte. C’est lui qui amène la jeune auteure à chanter un air si juste en écrivant et en rangeant l’appartement de sa mère, le juste chant de celle qui a trouvé sa place, sa vocation. « Elle dit que je la comprends mieux que Zoé. C’est vrai, je la capte à 200%. Je sais exactement ce qu’elle veut dire et comment elle veut le dire. C’est comme un don. Elle n’en revient pas. C’est ça, elle s’écrie. Intelligente, toi ! » (p. 44). Elle ne s’attendait pas à trouver le bonheur dans tout cela mais c’est bien ici qu’elle sent des éclairs de grâce inédits. Anna Dubosc est aussi plasticienne, apprend-on en lisant quelques lignes de sa biographie. Elle aime les collages et cela se sent dans son écriture. La langue de sa mère collée à la sienne permet de saisir l’instantanéité de sa mère dans ce qu’elle a de plus sensoriel. C’est saisissant.

Ce livre que j’ai lu il y a plus de deux ans me hante, j’y repense très souvent, comme une rencontre marquante, une personne qui m’aurait chamboulée et dont je voudrais à tout prix ré-entendre la voix, l’accent, le chant fragile d’une infinie justesse.