Portrait : Hindi Zahra, Cantique d’une femme puissante

Hindi Zahra à la Cigale le 20 mai 2018J’ai vu Hindi Zahra hier en concert à la Cigale. Ce qui m’a frappé c’est son érotisme. Avec elle, tout part du corps et y revient. Chaque son, chaque rythme, chaque émotion. Comme si la musique la pénétrait et la guérissait. Un soin qui émanerait du corps et y reviendrait dans un va-et-vient aussi naturel et miraculeux qu’un rapport amoureux. 

Érotique de la création

Le mot « érotique » vient d’un croisement étymologique qui va bien à Hindi Zahra : le fait de désirer, de se mouvoir et de se précipiter. Les trois à la fois. Parmi toutes les personnes qui étaient présentes hier soir à la Cigale, personne n’a pu échapper à ces trois visages. Cette dévotion amoureuse à chaque vibration de la musique qui relève je crois d’une érotique créative, cette façon de désirer comme une femme, de se mouvoir comme un tigre et de s’échapper aussi vite qu’une enfant. C’est un rapport à la création ou plutôt une façon de s’y réfugier que je remarque d’autant plus chez les autres que je la cherche pour moi-même quand j’aborde la partie créative de mon travail mais je parlerai de cela plus tard.

Les berbères des montagnes

Pour revenir à Hindi Zahra, j’aime bien, avant de parler d’une artiste aussi commentée et médiatisée qu’elle, connaître le champ lexical que les critiques lui ont déjà associé pour savoir sur quelle terre sémantique je m’aventure. Les critiques en question se contentent souvent de gratter celui choisi par le communiqué de presse pour récolter quelques mots clés sans se compliquer, mais ne disons pas de mal des gens, on fait bien comme eux par moment ! On parle pour elle de “ballades folk, soul urbain, rock et blues du désert”, de musique “métissée” bien sûr, “nomade”. Elle-même cultive ce champ onirique dans son dernier album pour lequel elle dit s’être inspirée des berbères des montagnes qui vivent sans électricité ni eau courante, de ses voyages dans le désert, dans des grottes entre Essaouira et Agadir, jusqu’en haut des montagnes de l’Atlas. Les artistes Rhani Krija Mehdi Nassouli l’accompagnent dans cette quête de rythmes profonds, de sons organiques, liquides. L’impression de pénétrer au fond d’une grotte sacrée, un univers fœtal, voûté et humide, aux résonances archaïques. Labess aussi, génial artiste qu’elle a choisi pour sa première partie. Hindi Zahra est comparée à Nina Simone, Cesaria Evora, Donny Hathaway ou encore Beth Gibbons (Portishead) mais son orientalisme et sa sensualité n’appartiennent qu’à elle.

Transe en tunique persane

Surtout cette sensualité qui la distingue à mes yeux d’une marque de parfum sur laquelle on viendrait coller des étiquettes de fleurs et d’épices toutes prêtes. Quand elle entre en scène, Hindi Zahra est aussi lascive et heureuse qu’une maîtresse retrouvant son amant dans sa chambre d’hôtel. Une femme que l’on pourrait d’abord croire soumise, mais qui, comme Shéhérazade en captivité, échappe à son ravisseur et se révèle bien plus puissante que lui. Surtout au moment où elle se met à ancrer ses pieds dans le sol, à plier les genoux pour mimer les danses africaines et à se laisser happer par les rythmes en n’appartenant plus à rien d’autre qu’à la musique. Elle porte un habit d’intérieur oriental qu’on appelle le Caftan, tunique persane en soie ample et longue, nouée à la taille aux couleurs vives, ocres, sapin et dorées. Son teint et ses lèvres sont naturellement empourprés par le plaisir et ses cheveux noirs brillants recouvrent presque tout son corps. Elle alterne, tout le long du concert, entre des danses félines qui envoûtent le public, déployant le voile infini de ses cheveux et de son corps, et une agitation profonde et frénétique que les critiques appellent “transe”, dont il émane une émotion à la fois douce et sauvage. C’est magnifique. Elle est captive, captivante et puissante.

Le bassiste amoureux

Tout au long du concert, le bassiste ne la quitte pas des yeux. Il suit chacun de ses gestes, de ses mouvements, délasse quelques secondes les traits de son visage lorsqu’elle ralentit la gestuelle et se concentre à nouveau de toutes ses forces lorsque les danses s’accélèrent. Il ajuste son instrument dès qu’elle émet un son ou esquisse un geste. Il garde les yeux rivés sur elle comme si elle était l’une des cordes de son instrument, comme s’il pouvait la perdre en route. Il pourrait, avec ce regard, accompagner les mouvements du corps de la femme qu’il aime au plus près de ses désirs, de ses respirations, de sa montée vers la jouissance. Dans cette vibration serrée entre le bassiste et la chanteuse, je sens encore cet érotisme créatif qui régit chaque seconde de ce concert. Un érotisme aussi beau et scandaleux que celui du Cantique des cantiques, entre la mystique et le sexe, l’amour à deux et avec le reste du monde.

Le twist du Dieu coquin

Un amour qui, comme dans ce chant bibliques des bergers, ne choisit pas entre la piété et le profane,  la transgression et la mystique et qui, comme souvent apparemment dans l’érotisme oriental – sujet à creuser !! – transforme discrètement, sans le dire, le désir féminin en dévotion au Dieu de la création artistique. Un twist qui s’opère sous nos yeux, devant nous sur scène, par l’opération d’un esprit saint mais coquin. Scandaleusement émouvant.

Ce concert, qui a eu lieu le 20 mai à la Cigale, s’inscrit dans la programmation Hors les murs du focus « Musiques actuelles » organisé par l’Institut du monde arabe.