A lire : Jeanne de Belleville sortie des mers par Laure Buisson

A lire – 2016 / 2017 #1

En mettant de l’ordre dans ma bibliothèque et dans mes carnets de lectures des années passées, je tombe sur ce roman qui m’avait marquée et dont je n’ai pas eu l’occasion de parler : Pour ce qu’il me plaist de Laure Buisson (Grasset, avril 2017). Histoire d’amour, de vengeance comme on n’en fait plus jamais, inspirée de l’histoire vraie la première femme pirate qui, au Moyen-Âge, a fait régner la terreur en mer pour venger son mari.

Emmerdeuse mythologique

En mythologie, on apprend à ne jamais rien étudier de façon isolée, à rattacher chaque être à son histoire, ses origines, ses ancêtres. L’histoire de Laure Buisson, à en croire sa bibliographie et ses interviews, semble marquée par les femmes rebelles, puissantes, tristes et sévères. C’est sûrement ce qui m’a rapprochée d’elle et de son écriture immédiatement car je me sens moi aussi marquée par les femmes tristes et sévères, surtout lorsqu’elles sont guidées par des forces qui les dépassent et qui les rendent cruelles en diables. A commencer par Antigone dont Laure Buisson dit se sentir très proche aussi. Dans ce roman qu’elle a publié en avril 2017, Pour ce qu’il me plaist et qui selon moi aurait largement sa place dans toutes les sélections mises en avant par la vague #MeToo, Laure Buisson s’intéresse à un monstre féminin, une pirate terrifiante dans la lignée d’Antigone et de ses autres héroïnes. Une  « emmerdeuse » mythologique, féministe avant l’avant-heure.

Femme de pouvoir, dès l’enfance

La question que je me pose tout de suite en plongeant dans l’histoire de cette femme amazone et à laquelle Laure Buisson s’attache à répondre de façon romancée, est la suivante : Jeanne de Belleville porte-t-elle, en elle, cette monstruosité, cette puissance ? Ou plutôt à quel moment a-t-elle senti cette violence exterminatrice surgir en elle ? Seulement après la mort de son époux ou déjà avant ? Je crois comprendre, par le récit de Laure Buisson, que c’est dès l’enfance que Jeanne se sent femme de pouvoir. C’est en tous cas l’hypothèse de la romancière qui insiste sur la façon dont elle s’identifie, alors qu’elle n’est q’une enfant toute frêle, comme Antigone, aux héroïnes du Moyen-Âge dont sa mère lui lit les histoires pour l’endormir. L’extrait que j’ai relevé ci-dessous et qui montre que Jeanne était d’abord « feutrée dans l’ombre de son mari » avant de sentir un animal féroce la ronger, atteste une hypothèse qui est la mienne depuis longtemps et qui consiste à voir dans la soumission de certains caractères, et particulièrement des femmes en tous temps et tout lieux, le présage d’un aboiement confondant d’autorité – mais cette hypothèse n’engage que moi, j’espère avoir l’occasion de l’étayer sur ce blog.

« Tu t’es épanouie dans le rôle de femme de seigneur. Feutrée dans l’ombre de ton mari, tu as barré les vaisseaux Châteaubriant et Belleville et goûté au pouvoir. Tu aimes administrer un domaine, contribuer à la notoriété et à la pérennité d’un blason, fréquenter le cercle des pairs de France. Tu savoures les honneurs qui, par ricochet, rejaillissent sur toi ». (p. 71)

« La colère était en elle comme un animal féroce qui ne cessait de la ronger, l’empêchait de se reposer et l’obligeait à agir jour et nuit. Aveuglée par sa vengeance, elle s’était arrangée avec la réalité. S’en était extraite. Le temps, l’espace, les gens autour d’elle n’existaient plus. Son combat était son monde. Un monde où la vie et la mort se confondaient. Personne ne vivait vraiment, personne ne mourait complètement. Il y avait tant de visages face à elle. Ils se ressemblaient tous. Ils n’étaient qu’un seul et même corps, tombant puis se redressant pour revenir plus tard, plus loin, se mettre en travers de son chemin. Elle le tuait, il se relevait, encore et encore. L’invitant dans une ronde infernale. Ce jeu avait été inventé par le Diable. Elle s’était débarrassée de toutes les règles au point d’être prisonnière de la liberté » (p. 245).

Une vraie histoire d’amour

Voilà l’histoire : décrite par les chroniqueurs comme la « plus belle femme de son époque« , Jeanne de Belleville a été mariée une première fois à 12 ans, veuve à 26 ans. Ce n’est qu’à 30 ans qu’elle épouse Olivier de Clisson. Avec lui, elle vit une histoire d’amour, une vraie, ce qui est rare à l’époque. En l’épousant, elle fait sien le blason de la famille « Pour ce qu’il me plaist », d’où le titre du roman. Quelques mois à peine après leur mariage, Olivier de Clisson est condamné pour une supposée haute-trahison sur ordre du roi Philippe VI et décapité. Sa tête est empalée à l’entrée du château des ducs de Bretagne, tandis que son corps est exposé au gibet de Montfaucon. Les biens de Jeanne de Belleville sont confisqués. Indignée par cette injustice, Jeanne prend la mer, arme des navires qu’elle jette sur les fleuves de France et devient, en quelques mois, la « lionne sanglante » des mers, connue pour empaler tout ce qui ressemble de près ou de loin à un Français ou même à un être humain ! A l’aide de ses enfants qu’elle éduque au crime dès la petite enfance, elle pille et dévaste tous les navires qui croise sa route et devient une légende, seule et unique femme capitaine du Moyen-Âge, mais aussi et surtout première femme pirate de l’histoire.  L’une des hypothèses proposées par Laure Buisson pour expliquer la condamnation à mort d’Olivier de Clisson, c’est la jalousie du roi Philippe VI, marié à une femme boiteuse et rêvant de tomber « vraiment » amoureux comme Olivier de Clisson. Difficile de faire « compète »avec ce couple, Olivier et Jeanne, qu’on pourrait presque encore qualifier de « moderne » aujourd’hui – fou amoureux de son épouse, Olivier de Clisson flatte sa beauté, son indépendance et encourage par exemple sa force politique en lui déléguant des tâches qui sont habituellement dévolues aux hommes.

« L’amour prend sa source dans des zones parfois curieuses. On tombe amoureux de la beauté, de l’intelligence, du pouvoir mais aussi de la puissance qu’il nous insuffle et du refuge qu’il nous propose. D’un pas sûr, tu vas rejoindre Olivier dans votre appartement, au premier étage du logis seigneurial. Tu arpentes les couloirs au rythme des clés des chambres, cabinets, pièces et salles se balançant à ta ceinture. Tes clés. Ton château. Ta cité. Tes remparts. Ton monde. Le reste peut s’écrouler, Clisson restera debout » (p. 104)

Une lionne sanglante

Jeanne de Belleville n’a pas volé son surnom de « lionne sanglante« . Non seulement parce qu’on peut difficilement être plus cruel et sadique. Mais aussi parce qu’elle éduque ses enfants, dès le berceau, les petits Maurice et Olivier, à faire voler les têtes, à les laisser retomber sur le pont puis, comme dans l’extrait incroyable ci-dessous, à les ramasser  pour les empaler sur des pique et à les brandir sous les acclamations de l’équipage ! Très drôle d’apprendre que le petit Olivier, qui a été ainsi éduqué, est devenu le siècle suivant connétable et selon certains historiens, le premier capitaliste de l’histoire.

« Plus petite que les autres, d’apparence plus frêle, la Lionne sanglante n’en est que plus acharnée. Elle sourit quand son épée transperce un corps, rit quand sa hache tranche une tête et continue de frapper les corps sans vie, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un tas de chairs informe. Les Français ont entendu parler d’elle, ont invoqué saint Pierre, prié saint Clément, imploré saint Christophe et supplié saint Nicolas pour ne pas avoir à l’affronter. Maintenant, ils s’adressent à la Vierge Marie, à Jésus, à Dieu. (…) Maurice décapite l’officier français. La tête vole, retombe sur le pont. Elle la ramasse, l’empale sur une pique. Le jeune Olivier prend le trophée sanglant et le brandit sous les acclamations de l’équipage. Une étincelle d’amour illumine le visage de la Lionne sanglante. Elle est heureuse. Aucune bataille livrée, aucun navire passé par le fond, aucun corps tombant sous ses coups, aucun amas de cadavres s’amoncelant devant elle, aussi haut soit-il, ne lui procure autant de satisfaction et d’apaisement que de voir son fils jouer avec la tête d’un soldat français ». (p. 91).

NB : Cet article fait partie de ceux qui serviront à enrichir le florilège de mes lectures 2016 2017 dont on trouve l’ébauche (déjà bien fleurie) ici-même (je ne sais pas ce qui me prend à pondre des abécédaires et des florilèges à tout va… cela ne me ressemble pas, ne me demandez pas !)