Les petits carnets

carnets-e1446413244340Je multiplie les carnets, j’en ai toujours au moins trois sur moi. Cet article a été publié à l’origine sur mon précédent blog en 2015, « La Drôlerie des palmiers », mais une discussion passionnante avec Myriam Thibault sur le thème des carnets, à l’occasion du lancement de son incroyable marque de papeterie pop Art où j’ai simplement envie de tout acheter l’Atelier Albion, m’a donné l’idée de republier ce texte ici. 

Trois carnets donc. Un pour noter mes « to do lists » – rendez-vous à prendre, livres à lire, infos à trouver, courriers à envoyer, lessives, rangements, courses… : c’est une façon de découper la montagne de travail, de lectures et de tâches que je veux affronter chaque jour pour la trouver moins intimidante au réveil – , un pour planifier mes rendez-vous (un agenda quoi… Je croyais que c’était très banal mais d’après le joli billet de la journaliste Lise Pressac, c’est devenu plutôt rare) – et un autre pour noter des choses plus personnelles, garder une trace de certaines impressions fugitives que je pourrais regretter de n’avoir su saisir sur le vif. Sorte de journal nomade que j’emmène en voyage, dans les transports, les cafés et que j’ouvre aussi dans le noir complet des salles de théâtre ou de cinéma pour y consigner des petites notes aveugles et indéchiffrables. Mon journal sédentaire est mieux tenu puisqu’il reste posé sur ma table de nuit et ne sort jamais de la maison (tout comme les innombrables « anciens » que je garde précieusement dans une grande valise) mais le nomade me suit partout, comporte des pages griffonnées à la hâte entre deux rendez-vous, des paroles de chansons ou citations de livres, des rêves, des listes de vœux et des croquis.

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Je serais perdue sans ces trois carnets. Si j’oubliais l’un d’entre eux, j’aurais la désagréable impression de ne plus trouver mes clés, de n’avoir précisément aucun moyen de rentrer chez moi. Quelqu’un m’a récemment suggéré de passer la journée sans, pour voir comment cela se passait, observer ma « présence » aux événements sans ces béquilles de papier. E41sHOcMYTsL._SX308_BO1,204,203,200_n évitant de tout faire passer par la prise de note, je déploierais peut-être un rapport plus intuitif, plus direct à la réalité. Une perception moins cérébrale du monde qui m’entoure. J’y ai souvent pensé. Mes lectures du moment –qu’elles soient personnelles ou liées à la préparation de l’émission où je travaille – me ramènent toutes à cette idée. Jung que je découvre depuis quelques mois  se méfie beaucoup de la dictature de l’analyse sur l’intuition. De même pour Gaston Bachelard dont j’ai récemment découvert « L’Air et les songes » grâce au philosophe Ollivier Pourriol qui le cite souvent dans ses articles et dans son livre à paraître bientôt sur la philosophie de Star Wars. Ces auteurs préfèrent les images aux mots, l’envol de l’intuition à la précipitation de la raison. C’est aussi une idée que m’a inspiré hier soir le jeune humoriste Vincent Dedienne. Son spectacle comportait beaucoup de défauts mais il interprète dans le dernier quart d’heure un personnage magnifique de vieille dame écervelée en manteau rose buvard. « Vous trouvez qu’il est bien ce manteau ? Moi je trouve qu’il me gratte. Vous trouvez pas qu’il me gratte ? ». Le reste du show est selon moi trop bavard, trop explicite. Les jeux de mots sont surlignés, les transitions, changements de voix et de costumedediennes sur-commentés… comme une façon de conjurer l’écueil de la sur-verbalisation en s’y prêtant exprès. Jusqu’au moment où il invente cette mamie gâteau incroyablement poétique qui oublie la fin de ses mots, émet des sons pour approuver une pensée et ne peut expliquer sa présence devant nous. Une dame à la « tête-passoire » comme dirait Marguerite Duras à qui Dedienne rend d’ailleurs hommage au tout début du spectacle.

Au fond, je suis donc d’accord avec ces auteurs. L’exemple de l’humoriste n’est pas le seul à me montrer que je suis bien plus touchée par les personnes qui ne finissent par leurs phrases que par celles qui remplissent les silences. Mais il faut bien dire que je passe mon temps à essayer de changer mes habitudes, à abandonner tel réflexe pour voir de quelle façon je me débrouillerai sans, comme un chimiste qui chercherait à déstabiliser son rat de laboratoire en modifiant les bases de son conditionnement. Je ne préfère pas essayer cela. Je suis heureuse de la place qu’occupent les mots dans ma vie, j’accepte qu’ils soient aujourd’hui la clé pour entrer chez moi, pour faire entrer le réel en moi. Peut-être que par instants, il est agréable de sentir des expériences qui dépassent les mots et n’en sont que plus puissantes. C’est d’ailleurs bien à ce moment là que je ressens le vertige d’avoir perdu mes clés, n’ayant aucun mot pour exprimer ce qui survient. Mais sans ce rapport privilégié aux mots, je ne serais pas aussi sensible à leur perte. Je garderai donc mes petits carnets aussi longtemps qu’ils me permettront d’habiter et d’aimer mon « chez moi ».